Le vol du Musée d’art moderne de la Ville de Paris raconté par ses auteurs

Par Vincent Noce · lejournaldesarts.fr

Le 31 janvier 2017 - 1007 mots

PARIS [31.01.17] - Le premier jour du procès des auteurs de la disparition de cinq chefs-d’œuvre du Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 2010 met en lumière l’étonnante facilité du vol. Les voleurs ont expliqué leur version des événements.

Comment un trio de pieds nickelés a-t-il pu faire disparaître, avec une aisance déconcertante, cinq des chefs-d’œuvre du Musée d’art moderne de la Ville de Paris ? C’est ce que le tribunal correctionnel s’est efforcé de comprendre lundi 30 janvier en jugeant trois hommes accusés de vol, de recel ou de destruction de biens patrimoniaux. Le trio a reconnu l’essentiel des faits, qui avaient été dévoilés par Nathaniel Herzberg dans Le Monde le 14 mai 2012, et viennent d’être relatés dans un épisode de la série Trésors volés d’Olivier Picasso sur France 2.

Dans le box, chacun est parfaitement dans son rôle. Carrure athlétique et crâne rasé, Véran Tjomic en a vu d’autres. Cet as de la cambriole, surnommé Spider pour ses talents de monte-en-l’air, mais que ses copains appellent « Jo », a le goût du travail bien fait. A 49 ans, il a passé quinze ans en prison, dont les 27 mois de préventive pour cette affaire, la plus spectaculaire de sa carrière. À la sortie du tribunal, il avoue du reste avoir ressenti une certaine « fierté », même s’il assure avoir depuis « tourné la page ».

Jean-Michel Corvez, c’est l’antiquaire. Cheveux poivre et sel, grosses lunettes, il porte beau. Les deux hommes ont déjà fait affaire dans le passé, mais plutôt dans le diamant, le bijou et les montres. Corvez travaille notamment avec un expert en horlogerie du nom de Yonathan Birn. L’antiquaire a fait allusion à un mystérieux Saoudien désireux de trouver une toile de Léger, dont il préfère taire le nom « pour sa sécurité ». Il parlerait aussi d’un Modigliani.

Véran Tjomic dit avoir choisi le musée d’art moderne par hasard, après avoir vu des tableaux cubistes par la fenêtre. Magistrats et partie civile ont des doutes ; en tout cas, il ne pouvait mieux tomber. En professionnel, il a repéré les lieux et commencé par dévisser le châssis d’une fenêtre. Le 20 mai 2010, vers 3h30 du matin, il termine de la démonter pour entrer dans l’exposition « Seconde main », mêlant le vrai et le faux, que tout le monde préfère oublier aujourd’hui. Il avait été question d’un autre Léger, mais la Nature morte au chandelier de 1922 fera aussi bien l’affaire. Il est prêt à s’enfuir par l’esplanade en courant, mais aucune alarme ne retentit. Six salles plus loin, il se risque à aller chercher Femme à l’éventail (1919) de Modigliani. Toujours tranquille. Alors, a-t-il confié au Journal des Arts, il ajoute trois oeuvres parce qu’il s’agirait de petits formats plus commodes à déplacer, Pigeon au petit pois de Pablo Picasso (1911), une vue de l’Estaque par Braque de 1906, une Pastorale fauve de Matisse de 1905. Il fait autant d’allers-retours que nécessaire pour les porter dans son véhicule Espace, garé sur le quai. Dans le musée, personne n’a bougé. Quelques heures plus tard, dans un parking souterrain, les toiles passent dans la Porsche de son ami antiquaire. Valeur estimée par des experts nommés par la ville de Paris : 180 millions d’euros.

Les accusés reconnaissent avoir été dépassés par l’impact médiatique du vol. Ils n’ont pas la moindre idée de la manière d’écouler un butin devenu aussi encombrant. Le client saoudien se serait évanoui dans les sables. Il est aussi question de négociations avec des avocats israéliens. Finalement, Yonathan Birn prend en charge les tableaux durant l’été. Mais lui ne sait pas davantage qu’en faire. Il entrepose le Modigliani dans un coffre de banque et emballe les autres toiles dans des draps scotchés, pour les dissimuler « dans un recoin, derrière une armoire métallique ». Ce petit brun ne paie pas de mine. Pratiquement inaudible, il bredouille, quand il ne se met pas à sangloter. « J’ai commis la pire erreur de ma vie ». Il a bien raison, car le pire est à venir. En mai 2011, enquêtant sur un autre cambriolage, la Brigade de répression du banditisme retrouve lors d’une perquisition dans son deux-pièces d’autres tableaux et pendules volés. Lui affirme qu’ils n’ont pas regardé derrière l’armoire. Un enquêteur aurait glissé à son épouse qu’il était suspecté dans l’affaire du musée d’art moderne. La version des policiers diffère. Aucun n’est appelé comme témoin. En tout cas, pris de panique, dit l’expert, il aurait cassé les châssis à coups de pied avant de jeter les toiles à la benne à ordures. De cette histoire pathétique, Véran Tjomic en tirera la leçon au sortir du tribunal : « si j’avais un conseil personnel à donner à ceux qui seraient tentés de voler de l’art, s’ils n’ont pas les ressources, laissez tomber, cela donne trop de fil à retordre ».

L’audience, qui a duré sept heures devant une salle comble de journalistes (il a fallu en fourrer dans le box des accusés), reprendra vendredi. Mais déjà la défense a commencé à planter ses banderilles en évoquant un « rapport d’expertise » accablant sur la sécurité du musée. Les fenêtres n’avaient pas été touchées depuis la construction de 1937, l’alarme volumétrique ne fonctionnait pas, pas plus que l’alimentation des cartes électroniques, les portes n’étaient pas fermées entre les salles, les tableaux n’étaient retenus par aucun dispositif de sécurité, les écrans du poste de sécurité étaient éteints. La ville a dû investir plus de trois millions d’euros « pour la mise à niveau » d’un système qui accumulait les défaillances depuis 2006. Directeur du musée, Fabrice Hergott a rejeté la responsabilité des dysfonctionnements sur le secrétaire général dont le contrat arrivait à terme, « la seule personne qui centralisait ce système ». Aucune sanction n’a été prise.

Note du JournaldesArts.fr

Suite à son témoignage à l’audience, Fabrice Hergott, directeur du musée, nous a précisé qu’il n’avait pas voulu rejeter la responsabilité des dysfonctionnements sur le secrétaire général de l’époque, mais sur son adjoint chargé de la sécurité.

Légendes photos

L'antiquaire Jean-Michel Corvez, l'un des trois suspects du vol en 2010 des cinq chefs-d'œuvre du Musée d'art moderne de la Ville de Paris, à son arrivée au procès le 30 janvier 2017 au Palais de Justice de Paris © Photo BERTRAND GUAY / AFP

Les 5 tableaux volés au MAMVP :
Pablo Picasso « Le pigeon aux petits pois » (1911) - 64 x 53 cm © D.R
Amedeo Modigliani « La Femme à l'éventail » (1919) - 100 x 65 cm © D.R
Henri Matisse « La Pastorale » (1906) - 46 x 55 cm © Succession H. Matisse
Georges Braque « L'olivier près de l'Estaque » (1906) - 50 x 61 cm © D.R
Fernand Léger « Nature morte au chandelier » (1922) - 116 x 80 cm © D.R

En savoir plus
Consulter la fiche biographique de Fabrice Hergott

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