Dimanche 15 décembre 2019

Le retour en grâce de l’estampe

Par Anne-Cécile Sanchez · L'ŒIL

Le 26 mars 2018 - 1818 mots

Technique de reproduction traditionnelle, l’estampe offre un accès abordable à l’œuvre d’art. Quelques artistes, comme certains dessinateurs de BD, la considèrent comme un outil de création à part entière.

« Si tu fais de la gravure, tu n’existeras pas. » Cette phrase entendue il y a plus de vingt ans, lorsque, élève à l’École des beaux-arts de Saint-Étienne, Damien Deroubaix perfectionnait sa technique de bois gravé, il ne l’a pas oubliée. Elle est citée en introduction du catalogue réunissant deux décennies, entre 1996 et 2016, de ses xylogravures mais aussi de ses tailles-douces, lithographies et sérigraphies. Preuve que Damien Deroubaix a, depuis, suivi son chemin. Du mois de décembre 2017 jusqu’au 1er avril 2018, le Centre de la gravure et de l’image imprimée de La Louvière, en Belgique, met « en résonance » une centaine de ses estampes avec celles de Dürer, Ensor, Picasso… qui l’ont marqué.

On croyait, c’est vrai, le genre passé de mode. Rappelons ici que l’estampe est un terme générique qui désigne aussi bien le résultat de l’impression d’une gravure (à partir d’une matrice en bois ou en métal) que celui d’un dessin tracé sur une pierre par une encre ou un corps gras, selon le procédé de la lithographie. Dans tous les cas, c’est le fruit d’une technique qui témoigne du travail de la main et qui bénéficie, ces temps-ci, d’un regain d’intérêt.

Au premier étage de son atelier parisien, Deroubaix est justement en train d’inciser à l’aide d’un outil à bois une petite planche pour y faire apparaître la forme stylisée d’un champignon. Il explique en même temps : le rouleau de soie qu’il passe sur un support lisse préalablement encré, puis son affleurement rapide sur la planche. Le tracé en creux de la gouge qui reste vierge, et dont il relève l’empreinte, intacte, à l’aide d’un papier qu’il tamponne, avant de le retirer d’un coup. En miroir apparaît l’image du champignon. Magique. « Une technique simple, mais qu’il faut du temps pour apprivoiser », conclut-il. Son apprentissage, il l’a commencé seul à l’aide d’un livre de gravures de Gauguin emprunté à la bibliothèque municipale. Sa première réalisation sera un nu féminin assis, de dos.

Toujours présente dans son travail, la xylogravure lui offre, à présent qu’il est un artiste reconnu, des moments de réflexion, un pas de côté par rapport à la peinture. Très tôt, il s’est aussi mis à mélanger différentes techniques sur le support de la toile, collant comme des motifs intégrés à la composition de ses tableaux ses « tirages » sur papier Japon. La gravure comme la lithographie sont devenues pour lui des outils de création.

Un nouvel éditeur entre en jeu

Après une importante exposition prévue au Musée de Saint-Étienne fin 2018, Damien Deroubaix sera à l’affiche de la BnF en 2019 avec une nouvelle série d’estampes, en grande partie produite par MEL Publisher, société fondée par Michel-Édouard Leclerc et confiée à un ancien expert de la maison de ventes Artcurial, Lucas Hureau. Connu pour son impressionnante collection de planches originales de bande dessinée et pour l’institution culturelle qu’il a créée en 2012 aux Capucins de Landerneau, le patron de la grande distribution se lance à présent dans l’édition d’art. Il vient d’inviter une trentaine d’artistes à rentrer dans son catalogue : « Nous sommes partis de ce que je connaissais le mieux, la bande dessinée, avec des auteurs comme Lorenzo Mattotti, Nicolas de Crécy, Philippe Druillet, Killoffer, Winshluss… Puis je me suis intéressé aux artistes de la revue Hey!, grâce à Laurent Zorzin, de la galerie Arts Factory. Au fur et à mesure, profitant aussi du réseau que j’ai constitué autour du Fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la culture, on s’est adressés à des artistes comme Djamel Tatah, Françoise Pétrovitch, Damien Deroubaix… »

Le modèle de référence de MEL Publisher ? La fondation Maeght. Son credo ? Démocratiser l’achat d’œuvres d’art en mettant sur le marché des éditions limitées, signées et numérotées, vendues entre 200 et 4 000 euros. L’estampe, qui permet de reproduire une œuvre unique à plusieurs exemplaires est le médium idéal. La voici donc d’actualité.

C’est ce que vient souligner l’exposition « #Original-Multiple » organisée ce mois-ci à Aix-en-Provence dans le cadre des Rencontres du 9e art. En partenariat avec MEL Publisher, l’événement rassemble une vingtaine d’artistes, issus de la bande dessinée et de l’art contemporain, confrontés aux contraintes de l’impression en creux et à plat. « En sortant les auteurs de BD du format de la case, nous montrons la qualité graphique de leur travail », explique Serge Darpeix, directeur artistique du festival. Cet arrêt sur image contribue à décloisonner les genres, en confrontant la pratique du dessin des « bédéistes » à celle d’autres artistes.

Un territoire commun à l’art et à la BD

Une tendance qui se fait jour ici et là : alors que le Frac Auvergne présentait jusqu’au 4 mars une fresque du dessinateur de bande dessinée Li Kunwu, la Ferme du Buisson accueille en avril une « rétrospective monumentale de l’œuvre de Philippe Druillet, auteur influent de bande dessinée ». Quant à la douzième édition du salon Drawing Now, du 22 au 25 mars, elle se propose d’explorer « les liens visibles et invisibles entre BD et dessin contemporain ».Ce rapprochement a été sanctionné par le marché et l’intérêt des collectionneurs pour la bande dessinée s’est trouvé conforté depuis une dizaine d’années par les prix établis en ventes publiques. Leader de la spécialité, Artcurial a ainsi aligné les records, d’Enki Bilal, consacré en 2007 avec une toile, Bleu Sang, adjugée 177 000 euros, à Hergé, atteignant le prix stratosphérique 1,5 millions d’euros en novembre 2016 avec une planche originale d’On a marché sur la Lune. Le chiffre d’affaires annuel de la maison de ventes pour la bande dessinée s’est en 2017 stabilisé autour de 5,1 millions d’euros. « Je croise chaque semaine des jeunes cadres qui me disent que les œuvres qu’ils aimeraient acquérir sont trop chères pour leur budget, même les planches originales de BD sont devenues inabordables », relève Michel -Édouard Leclerc, qui trouve là une justification supplémentaire à son rôle d’éditeur ; MEL Publisher aura bientôt un site Internet dédié. L’estampe offrirait non seulement une garantie d’accessibilité, mais aussi un territoire commun aux artistes issus de la bande dessinée et de l’art contemporain, réunis par le geste.

De la reproduction à la création

Comment rendre ses lettres de noblesse à un mode de reproduction galvaudé depuis les tirages massifs des années 1990 ? Imprimeur d’art, Stéphane Guilbaud a fait le pari de recentrer son atelier de lithographie sur la qualité, et les petites quantités. En plus de son adresse parisienne, il a ainsi ouvert un atelier dédié à l’impression d’estampes de grand format en lithographie et gravure taille-douce, près de Bergerac, dans le sud-ouest de la France. Inauguré par Pierre Alechinsky, le lieu a récemment accueilli en résidence Barthélémy Toguo.L’artiste franco-camerounais s’est très tôt intéressé à la gravure, dès ses années d’étude à l’École des beaux-arts d’Abidjan. Tandis qu’il sculpte « à la tronçonneuse », il remarque la morsure de l’engin sur le bois et cherche à en reproduire le dessin. Avec la gravure, c’est alors une nouvelle technique d’expression qu’il découvre : « J’ai commencé à graver des textes et des formes et je ne me suis plus arrêté. » À son arrivée en France, Patrice Forest, de Item Éditions, lui ouvre les portes de son atelier de lithographie, mythique, rue du Montparnasse. De Jean-Michel Alberola à Jérôme Zonder en passant par Sophie Calle ou William Kentridge, Barthélémy Toguo y est en bonne compagnie. Dès qu’il commence à la maîtriser, la lithographie, avec la part de hasard et d’accident que comporte le passage des couleurs, les effets mouillés de lavis qui lui rappellent l’aquarelle, l’« enchante ». « On ne peut jamais avoir deux fois la même chose », souligne-t-il en comparant la concentration requise pour tracer à main levée sur la pierre à celle d’un boxeur avant le combat.

La gravure accompagne depuis « toujours » Françoise Pétrovitch, qui l’enseigne à l’école d’art Estienne et a appris la technique de la taille-douce à l’âge de 16 ans en préparant son brevet d’art graphique. La spécificité de la technique, la résistance qu’elle offre, la passionne. « Dans la gravure, c’est vrai, il n’y a pas de fluidité. C’est assez ingrat. La matrice est physique, fermée, c’est une plaque de cuivre avec une épaisseur, une couleur, beaucoup de reflets, une présence physique qui impose une autre façon de penser l’espace, très différente du rapport induit par la surface blanche du papier. » Ralentie, voire « contrariée » par ce procédé, l’œuvre s’installe dans une autre relation au temps. « Toutes les étapes intermédiaires amènent une réflexion sur le travail en train de se faire. Ce sont des moments à saisir. »

Si certains auteurs de bande dessinée, comme Sophie Dutertre aux éditions 2024, ont eux aussi adopté la gravure pour réaliser des ouvrages plus personnels, certains éprouvent plus de difficultés à s’émanciper du format de la case et du rapport au papier. Jusqu’au vertige. « Art Spiegelman est resté longtemps indécis face à la pierre. La liberté du geste lithographique peut avoir quelque chose de très effrayant », observe Stéphane Guilbaud. L’auteur américain de Maus, en binôme avec un collaborateur, a livré deux images, l’une très contrôlée et très conforme à ce que l’on connaît de lui, l’autre plus spontanée, comme si son geste, et sa pensée, s’étaient, dans un second temps, libérés.

Connu pour l’univers onirique de ses albums, Nicolas de Crécy s’est lui aussi trouvé déstabilisé par une technique radicalement nouvelle pour lui : « Travailler directement sur la pierre, c’est particulier, car on dessine à l’envers et les matériaux ne réagissent pas de la même manière. J’espère pouvoir poursuivre cette expérimentation. Varier les techniques, c’est essentiel pour éviter l’ennui et la routine ; cela ouvre le champ des possibilités et peut-être même celui de ce que l’on a à dire en tant que dessinateur », réfléchit-il.

Au final, la technique se met cependant au service de la création et chacun reste dans sa bulle. « Entre un Art Spiegelman et un Damien Deroubaix, c’est surtout la bande-son des sessions de travail qui change, constate en souriant Stéphane Guilbaud. Jazz avec Art, Métal avec Damien ! » Le temps investi en commun par l’artiste et l’artisan, les lourdes machines requises, tout cela a par ailleurs un coût, à l’instar d’une véritable production. « Lorsque je facture un travail en résidence, je compte le plein de gasoil et la côte de bœuf », résume Stéphane Guilbaud. Cette dépense d’énergie réclame au minimum d’avoir la foi dans ce que l’on entreprend. Et, accessoirement, la commande d’un donneur d’ordre prêt à se lancer dans l’aventure. En faisant le pari que l’estampe trouvera son public.

« Rencontres du 9e art. Bande dessinée et arts associés »,
du 7 avril au 27 mai 2018. Exposition collective « #Original-multiple » , Cité du livre, 8-10, rue des allumettes, Aix-en-Provence (13). Du mardi au samedi de 10 h à 18 h 30. Entrée libre. www.bd-aix.com
« Fête de l’estampe, 6e édition »,
samedi 26 mai 2018. Expositions, portes ouvertes et démonstrations dans toute la France et en Europe, fetedelestampe.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°711 du 1 avril 2018, avec le titre suivant : Le retour en grâce de l’estampe

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