Samedi 16 novembre 2019

Le procès des « cols rouges » de Drouot s’ouvre aujourd’hui

Par Marie Potard · lejournaldesarts.fr

Le 14 mars 2016 - 906 mots

PARIS [14.03.16] - Après 6 ans d’instruction, le procès des commissionnaires de Drouot débute aujourd’hui et pour 3 semaines d’audience. Avec des dizaines de parties civiles et cinquante prévenus poursuivis pour vol et recel en bande organisée, le procès promet d’être riche en rebondissements. Retour sur cette affaire de détournements d’œuvres d’art révélée en 2009.

L’affaire éclate en décembre 2009 et va faire grand bruit, révélant un univers plutôt opaque, mal connu du grand public, celui des ventes aux enchères à l’Hôtel Drouot à Paris.

A la suite d'une plainte contre X déposée début 2009 pour le vol d’un tableau de Courbet, Paysage de mer sous ciel d’orage disparu en 2004 et d’un renseignement anonyme indiquant que ce tableau serait en possession d’un commissionnaire de Drouot, les enquêteurs de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC) perquisitionnent l’Hôtel des ventes Drouot. Le 1er décembre, ils pénètrent dans les lieux et procèdent à une série d’interpellations et de saisies. A l’époque, 12 personnes sont placées en garde à vue (8 commissionnaires, 3 membres de leur famille et un commissaire-priseur) dont 2 relâchées rapidement.

Dans le même temps, une instruction est ouverte par le juge Jean-Louis Périès pour association de malfaiteurs, vol et recel en bande organisée. Le 7 décembre 2009, 8 commissionnaires et le commissaire-priseur Eric Caudron ont été mis en examen.

6 ans après, 45 commissionnaires sont renvoyés devant le tribunal (sur les 110) ainsi que 4 commissaires-priseurs (Eric Caudron, Claude Boisgirard, Hubert Brissonneau, Olivier Chopin de Janvry) et Philippe Lartigue, gérant de l’OVV Massol. Tous les 5 sont soupçonnés d’avoir fermé les yeux ou aidé à la vente d’objets de provenance douteuse pour le compte des commissionnaires.

Les perquisitions, menées à la fois dans l’hôtel des ventes et à l’entrepôt de Bagnolet, le garde-meubles des commissionnaires dans lequel ils entreposent les objets expertisés et destinés aux enchères, vont permettre de découvrir des milliers d’objets volés que l’on croyait perdus, dont le Courbet. En tout, 125 containers sur 4500 m2 ont été fouillés. En novembre 2011 et jusqu’en février 2012, ce ne sont pas moins de 6 000 objets saisis lors des perquisitions et mis sous scellés qui vont être publiés sur un site internet du ministère de l’Intérieur, dans le but que les pièces dérobées soient identifiées et retrouvent leurs véritables propriétaires.

Les commissionnaires, les « cols rouges » comme on les appelle à Drouot (du nom de la vareuse noire à col rouge qu’ils portaient) étaient regroupés dans une corporation créée en 1832, l'Union des commissionnaires de l'Hôtel des ventes (UCHV). Limités à 110, les nouveaux étaient cooptés par leurs pairs. Tous savoyards, à la suite d’un monopole accordé par Napoléon III aux habitants de la Savoie lorsqu’elle fût rattachée à la France en 1860, ils étaient chargés du transport et de la manutention des objets.

En juin 2010, René Revial, gérant de l’UCHV depuis 1998 était mis en examen et placé sous contrôle judiciaire tandis que le 21 juillet de la même année, l’UCHV était mise en examen en tant que personne morale. Eclaboussé par ce scandale, Drouot avait pris quelques mesures, comme interdire aux cols rouges de prendre des ordres d’achat. Interdits d’exercer le 1er septembre 2010, les commissionnaires sont remplacés dans la foulée par Chenue, une entreprise spécialisée dans la logistique d’œuvres d’art. L’Hôtel Drouot, qui déplore « un amalgame permanent entre les commissionnaires de l’UCHV et l’Hôtel des ventes, causant un préjudice inacceptable », déclarait en mai 2011 à l’AFP Olivier Lange à l’occasion de sa nomination en tant que directeur général, s’est constitué partie civile.

Mais comment les cols rouges volaient-ils ? Le plus simplement du monde, en exerçant leur activité. La majorité des vols auraient eu lieu au cours de la « yape », (récupération) sorte de « pourboires » que les commissionnaires s’octroyaient à l'occasion d'enlèvements après inventaire. Ils attendaient 6 mois, le temps que les choses se tassent, puis revendaient l’objet de leur larcin dans une vente à Drouot, avec ou sans la complicité du commissaire-priseur. Puis les gains étaient redistribués entre les commissionnaires qui avaient participé aux vols.

Pourquoi les commissaires-priseurs n’ont-ils rien dit ? L’un d’entre eux raconte qu’il « aurait dû faire face à des représailles, comme des objets cassés lors des transports ». De même, pourquoi Drouot ne s’est-il pas séparé de la corporation avant que le scandale n’éclate ? Certains commissaires-priseurs ont essayé mais « les chariots et ascenseurs ont été bloqués ». De leur côté, quelques commissionnaires auraient tenté de se dédouaner, prétextant que s’ils n’entraient pas dans la combine, ils seraient mis à l’écart.

Pour l’heure, « des conclusions de nullité de la procédure ont été déposées mais a priori, elles ne touchent pas l’ensemble des personnes au dossier. Donc a priori, le tribunal devrait joindre l’incident au fond. Il n’y a pas non plus de QPC [Question Prioritaire de Constitutionnalité], ce que nous craignions beaucoup car cela entraîne des renvois » a indiqué Me Bernard Cahen, avocat de plusieurs parties civiles, joint par téléphone vendredi. Il poursuit : « je pense qu’il ne va pas y avoir beaucoup de contestations sur mes conclusions de parties civiles mais il va peut-être y avoir des discussions de la part des commissaires-priseurs, dont certains vont plaider la relaxe. Pour les commissionnaires, d’après ce que je sais, ils vont plaider les circonstances atténuantes, prétextant qu’ils n’étaient pas très au courant ».

Le procès risque d’être houleux. Il se murmure que les commissionnaires ont bien l’intention de « charger » les commissaires-priseurs, dans cette affaire où ils ont tout perdu.

Légende photo

Des "savoyards" (les cols rouge), manutentionnaires de l'Hôtel Drouot, emportent à l'issue de la vente, "La Cage", l'une des 36 oeuvres du sculpteur suisse Alberto Giacometti, provenant de la succession de sa veuve, vendues aux enchères, le 28 septembre 2002 à l'hôtel Drouot à Paris. La vente s'est arrêtée au lot 24, les 6 millions d'euros demandés pour la gestion de la succession de sa veuve Annette Giacometti, étant atteints. AFP PHOTO MEHDI FEDOUACH

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque