Le musée Nissim de Camondo, un hymne au XVIIIe siècle

L'ŒIL

Le 12 novembre 2007

Entre cour et jardin, une demeure discrète, presque secrète. La porte cochère, au n° 63 de la rue de Monceau, laisse apparaître une façade qui évoque le Petit Trianon. En été, du parc qui la borde, on distingue à peine à travers les frondaisons protectrices les deux ailes néoclassiques et la rotonde. En hiver, le bâtiment se dévoile pleinement, nu et minéral dans la froidure. Pour le curieux qui prend la peine d’entrer, l’émerveillement : cette demeure est comme un écrin.

Lorsqu’en 1911 le comte Moïse de Camondo commande à René Sergent, architecte du « gratin », la construction d’un hôtel particulier rue de Monceau, se doute-t-il que ce lieu deviendra prisé d’un public d’amateurs, admiré pour ses collections et son charme ineffable. On peut en douter, car ce musée est le fait d’une généalogie rompue – un fils mort à la guerre, en 1917, dont en hommage il porte le nom. Les admirables collections qu’il abrite lui étaient destinées, aujourd’hui elles sont à tous.
Les Camondo viennent de Constantinople, puissante famille de banquiers juifs, philanthropes généreux, conseillers avisés des sultans, protégés de Victor-Emmanuel II qui les fait sujets italiens et comtes. À la fin du Second Empire, ils gagnent la France, comme magnétisés, après des revers de faveur. Abraham Salomon, le patriarche, vient y mourir en 1873 ; ses deux petits-fils, Abraham Behor et Nissim, hommes d’affaires industrieux et très capables, y accroissent leur fortune, mourant tous deux la même année, en 1889. Leurs fils respectifs, Isaac (1851-1911) et Moïse (1860-1935), leur succèdent, moins attachés aux coups financiers qu’à l’art auquel tous deux, étrange symétrie du destin, se consacrent avec enthousiasme, certes par des voies différentes, mais toujours avec le souci de l’excellence. Wagnérien convaincu, Isaac compose à l’occasion, acquiert des objets d’art français et asiatique, des œuvres de Manet, Monet, Degas, Sisley : à sa mort en 1911, il lègue ses
collections au musée du Louvre.
Moïse est plus exclusif, seul le XVIIIe siècle français a sa préférence. Patient, il traque les objets comme un prédateur, avec une ardeur redoublée après l’échec de son mariage avec Irène Cahen d’Anvers, clos en 1901 par un divorce que n’a pu éviter la naissance de deux enfants adorés, Nissim et Béatrice. Une collection est une alchimie toujours renouvelée, faite d’attentes (plusieurs années et des provenances différentes, pour reformer des paires, par exemple), d’élans, de rythmes alternés – le feu des enchères publiques n’est pas la négociation dans les salons feutrés d’un antiquaire, Seligmann, Wildenstein, Kraemer, les meilleurs. Le processus est compliqué, certaines œuvres sont acquises avant la construction de l’hôtel, d’autres, comme les boiseries, en modifient les plans, d’autres encore complètent et perfectionnent peu à peu l’ensemble. Ce qui étonne le plus, c’est cette harmonie a posteriori, comme si tout devait être comme cela, d’évidence. Le regard de Moïse, son goût affirmé des objets, le soin personnel qu’il porte à leur disposition précise, assurent la fusion du lieu et des collections. Aussi le musée Nissim de Camondo est-il une leçon de goût, et un mystère : le petit garçon né sur les rives du Bosphore face à l’homme mûr « attaché à la reconstitution d’une demeure artistique du XVIIIe siècle » (pour reprendre les termes du testament de Moïse de Camondo), avec tout ce qu’il y a de Goncourt dans l’expression choisie, comme dans les gravures qui tapissent les murs du premier étage, et certains des objets qui émaillent les pièces, non les plus somptueux mais les plus charmants.
La richesse du musée tient tout entière dans cette polysémie complexe et subtile, voulue peut-être comme un ultime raffinement par le maître des lieux. On y admire une moisson de chefs-d’œuvre (ébénisterie de Riesener et Saunier, menuiserie de Foliot, Jacob, Sené, bronzes d’ameublement,
orfèvrerie de Germain et Roettiers, Gobelins et Savonnerie, Huet, Guardi, Hubert Robert, Vigée-Lebrun) ; on y médite sur le talent du collectionneur qui a su les réunir, qui reflète le goût d’une époque. Les objets d’art arrivés jusqu’ici sont passés par les mains les plus avisées : si quelques-uns sont de famille, les provenances sont souvent princières ou aristocratiques, et les noms claquent, Kann, Rothschild, Ephrussi, barons Pichon et Double, Sir Richard Wallace, Jacques Doucet, Bardac, Boni de Castellane… Un monde alors appelé à disparaître dont le musée Camondo garde ainsi le souvenir. Un monde enferré dans la Grande Guerre. Nissim est tué au front, Moïse s’isole, continue son grand œuvre. Le chagrin est une collection de souvenirs douloureux, mais les achats de l’après-guerre ne sont pas des moindres, la Bacchante de Vigée-Lebrun, les dessus de porte dus à Huet, les esquisses d’Oudry pour les cartons de tapisserie de la Tenture des chasses de Louis XV.
Béatrice, sœur de Nissim, épouse Léon Reinach, le fils du savant certes mais truculent Théodore de la Villa Kérylos ; deux enfants, Bertrand et Fanny, naissent. Vice-président généreux, Moïse se dévoue à la cause de l’Union centrale des Arts décoratifs, il décide de lui léguer cet ensemble, son propre hommage à la France, à la culture, au goût français – c’est peut-être ce qu’y viennent trouver aujourd’hui les nombreux visiteurs étrangers – en souvenir de Nissim. Béatrice s’y emploie, filialement. Moïse meurt en 1935, le musée est officiellement inauguré le 21 décembre 1936, avant de fermer le temps de la guerre. En 1945, rien n’y manquait. Béatrice, Léon et leurs enfants sont arrêtés en 1942, puis déportés, avant de mourir tous les quatre à Auschwitz. En 1997, un livre à succès évoquait le « dernier » des Camondo ; en ouvrant une nouvelle salle dévolue à l’histoire familiale, le musée nous rappelle qu’une des vertus de l’art est de dénier quelquefois à l’Histoire le droit de mettre un point final.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°553 du 1 décembre 2003, avec le titre suivant : Le musée Nissim de Camondo, un hymne au XVIIIe siècle

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