Le Mali au temps de sa splendeur

Par Laure Meyer · L'ŒIL

Le 14 janvier 2008

Du XIIe au XIVe siècle, le Mali connaît un fort développement économique et devient l’une des grandes puissances de l’Afrique de l’Ouest. Une période riche d’échanges commerciaux et culturels que le Musée de Picardie, à Amiens, illustre à travers des pièces majeures de la culture dite de Djenné et de l’art dogon, qui sont autant de témoignages du faste de l’Empire du Manding.

C’est sur l’Atlas catalan réalisé en 1413 pour le roi de France Charles V qu’apparaît l’image surprenante d’un prince noir, le Rex Melli, roi du Mali. Coiffé d’une couronne d’or, il est représenté siégeant sur un trône, tenant d’une main un sceptre surmonté d’une fleur de lys, de l’autre une grosse pièce d’or. Bien que purement imaginaire, cette peinture prouve qu’après 1350 en Occident on connaissait parfaitement l’existence, en Afrique, de souverains noirs susceptibles de traiter d’égal à égal avec les seigneurs occidentaux car ils disposaient d’énormes réserves d’or. Ces fabuleuses ressources provenaient des gisements du Galam, du Bambuk et du Buré dissimulés dans des forêts et inaccessibles pour les étrangers. Le métal précieux était alors acheminé par des caravanes en direction du Maghreb. Il importe de préciser que l’Empire du Mali aux XIVe et XVe siècles ne correspondait pas exactement à l’actuelle République du Mali. Il était plus grand, englobant le Burkina, le Sénégal et une partie de la Mauritanie, ce qui conférait à sa topographie une large ouverture sur l’océan. Le Niger qui le parcourt du Sud au Nord lui fournit une abondante source de nourriture grâce à la pêche. Comme le Nil avec lequel il a longtemps été confondu, l’immense fleuve favorise les cultures par ses crues annuelles.
Passant de la géographie à l’histoire, il faut rappeler qu’avant l’Empire du Mali, il y avait eu dans la même région au XIe siècle un autre grand état africain, l’Empire de Ghana, fruit de la fédération de plusieurs royaumes. Le voyageur arabe El-Bakri qui visita le pays en 1067-68 nous en a laissé une description émerveillée. Cependant, le faste des souverains devait s’écrouler devant la poussée de l’Islam et la prise de la capitale Kumbi Saleh par les Almoravides en 1076. Grâce à cette victoire, l’Empire du Mali entame alors une expansion régulière. Il devait atteindre son heure de gloire du XIIe au XIVe siècle, en particulier sous les règnes de Sundiata Keita et Kankou Moussa. Véritable état fédéral, il a alors pour capitale Niani et regroupe différents peuples. L’empereur et l’aristocratie sont officiellement musulmans, mais le peuple reste fidèle aux cultes traditionnels. Les deux empereurs qui ont marqué cette période étaient de fortes personnalités. Sundiata Keita (qui règne de 1230 à 1255) fait figure de héros d’une geste populaire, enjolivée de récits miraculeux. Mais son action fut réelle sur le plan militaire et gouvernemental. Les traditions et normes sociales qu’il établit régissent encore en partie les peuples du Manding. C’est avec Kankou Moussa (1307 à 1332) que l’Empire du Mali devient vraiment une grande puissance en Afrique de l’Ouest. Sa réputation parvient en Europe car durant son pèlerinage à La Mecque, accompagné d’une immense escorte (60 000 porteurs), il avait dépensé tant d’or que le cours du métal précieux avait chuté. De ce voyage, l’empereur ramena chez lui un architecte célèbre qui conçut les mosquées de Gao, Tombouktou et un palais royal. Le souverain était également fin lettré en arabe et recruta des secrétaires et professeurs d’arabe. Après ce spectaculaire développement, l’Empire du Mali entame un déclin progressif à partir de la fin du XIVe siècle et périclite au XVe sous les attaques des Mossi, des Songhai et des Touareg. Il devait être remplacé par l’Empire du Songhai. C’est à cette période d’expansion exceptionnelle de l’Empire du Mali que l’on rattache un grand nombre d’œuvres d’art bien souvent mystérieuses. Pour les XIIIe, XIVe et XVe siècles, on les regroupe, malgré d’importantes différences de style, sous le titre « culture de Djenné ». L’importance de cette ville et de Jenné-Jeno (Vieux Jené) s’explique par leur situation à proximité du Niger et du trajet des caravanes traversant le désert en direction de Tombouktou. De nos jours, Djenné est un site protégé par l’Unesco où l’on peut admirer la mosquée du XIIIe siècle restaurée au début du XXe, bel exemple d’architecture en terre. Cette région, dite Delta intérieur du Niger, a livré de nombreux vestiges, en particulier des statuettes en terre cuite. L’étude de ces œuvres est rendue très difficile, parfois impossible, par le pillage dont elles ont été l’objet. Le plus souvent, on ne dispose pas du contexte de découverte qui permettrait de les interpréter. Les statues souvent brisées étaient enfouies dans le sol limoneux de la vaste plaine inondable du Delta intérieur. Exhumées durant des fouilles clandestines, elles sont définitivement privées de passé. Arrachées au sol du Delta par des commerçants ou des agriculteurs qui les ont vendues sous le manteau, elles sont apparues un jour chez de grands antiquaires occidentaux. Surprenantes à bien des égards, ces statuettes représentent souvent des humains dans des positions contorsionnées, inhabituelles. Leur inquiétante maigreur révèle parfois une épine dorsale fortement saillante. Sur leurs corps s’étalent des pustules et scarifications dont on ignore la signification. La présence de nombreux serpents qui s’enroulent sur ces corps pourrait correspondre à certains cultes du serpent mentionnés dans les écrits des voyageurs arabes. D’autres terres cuites représentent des animaux, de nombreux béliers et, plus étonnants encore, des humains à têtes d’animaux. Il est probable que ces statuettes, de nature religieuse, jouaient un rôle dans des cultes aux ancêtres ou aux esprits de toutes sortes dont des traces pourraient avoir subsisté dans les rites à transes du Ghimbala, autre nom du Delta intérieur. Les Dogon sont géographiquement proches du Delta Intérieur, mais ils se sont installés au-delà du Niger, à l’Est, sur le plateau rocheux de Sanga et dans les falaises de Bandiagara. Bien différents culturellement des populations environnantes, ils ont conservé depuis cinq siècles leurs traditions ancestrales. Fuyant au XIVe siècle l’islamisation de l’Empire du Mali, au cours de leur migration, ils ont délogé une autre ethnie, les Tellem (« ceux qui étaient avant nous ») qui se sont réfugiés dans des cavernes creusées dans les pentes abruptes des falaises. Tellem et Dogon nous sont connus par un grand nombre de sculptures en bois qui ont pu se conserver grâce à la sécheresse du climat. D’autre part, les grottes des falaises servaient et servent encore de cimetière dans lequel on hisse les défunts par un système de cordes. Les œuvres Tellem qu’on y a retrouvées, appuis-tête divers, vestiges de vêtements, poteries, statuettes en métal cuivreux, confirment cet usage funéraire. Les Dogon proprement dits, rebelles à l’Islam, ont pu perpétuer jusqu’à une date récente leurs cultes et les danses masquées qui accompagnent les funérailles. Encore maintenant, chez les Dogon, le sacré est partout. Le prêtre en charge de ces cultes est le Hogon, l’homme le plus âgé du village, détenteur de l’autorité. La cosmogonie dogon, donnant une interprétation symbolique de l’univers, a été révélée à Marcel Griaule mais elle ne permet pas toujours de comprendre le sens des sculptures. Leur austère grandeur, leur rigoureuse structure cependant sont sensibles à première vue. Nombre d’entre elles, un bras levé, pourraient correspondre à un ancêtre implorant la venue de la pluie. Leur nature religieuse est attestée par la croûte sacrificielle faite de bouillie de mil et de sang séché qui les recouvre souvent. Le nombre relativement élevé de statues de couples doit être rattaché aux mythes dogons qui proposent une vision dualiste du monde opposant la vie et la mort, l’ordre et le désordre, la nuit et le jour... L’image fréquente du cavalier met une fois de plus notre curiosité en échec. Nous ignorons qui est ce fier guerrier qui apparaît sur une statue Niongom (sous-groupe dogon) mais qu’importe, il suffit qu’il soit là, sublime d’équilibre, nu, austère et royal. Digne représentant de la grandeur du Mali.

- Les expositions La première propose d’évoquer la brillante civilisation qui s’épanouit au Mali du XIIIe au XVe siècle, grâce à des prêts exceptionnels du Musée national du Mali à Bamako, du Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie et du Musée de l’Homme à Paris. Les objets montrés appartiennent à deux des principales ethnies médiévales du Mali, celle de Djenné et celle des Dogon-Tellem. De la première, on montre des statuettes zoomorphes de terre cuite et des ustensiles de vaisselle, de la seconde, des sculptures en bois, des tissus, des céramiques. « Mali, l’Empire du Manding ». Jusqu’au 1er septembre. La seconde exposition s’ouvre aux travaux (installations et photographies) de quatre plasticiens maliens contemporains, Abdoulaye Konaté, Aboubacrine Diarra, Alioune Bâ, Mamadou Konaté. « Temps de pause, quatre artistes maliens contemporains ». Jusqu’au 1er septembre. Musée de Picardie, 48, rue de la République, 80000 Amiens, tél. 03 22 97 14 00. Horaires : du mardi au dimanche, de 10h à 12h30 et de 14h à 18h. Fermé les 1er et 8 mai et 14 juillet.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°536 du 1 mai 2002, avec le titre suivant : Le Mali au temps de sa splendeur

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