Obsédé par l'argent et la réussite

Le livre qui fait tomber le mythe Van Gogh

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 22 novembre 2017 - 1070 mots

Vincent Van Gogh, un artiste maudit malgré lui ? Dans un essai iconoclaste à paraître en mars prochain, Wouter Van der Veen, grand spécialiste du peintre, s’inscrit en faux contre ce cliché pour dépeindre un artiste érudit et travailleur, et un brillant entrepreneur qui connut le succès de son vivant.

C’est un livre iconoclaste qui devrait faire couler beaucoup d’encre. Wouter Van der Veen prend en effet le contre-pied de la légende dorée de Van Gogh et la détricote avec érudition et esprit, pour proposer une approche inédite, totalement à rebours de la figure du peintre maudit. Pour étayer sa théorie, l’auteur, qui connaît sa correspondance sur le bout des doigts pour avoir participé à son édition critique, s’est penché à nouveau sur ce monument littéraire pour faire parler les lettres et révéler une vérité insoupçonnée. Loin d’être les victimes sacrificielles de l’art moderne, Vincent et Théo Van Gogh seraient, selon lui, de brillants entrepreneurs dotés d’un redoutable sens des affaires. Un tandem avisé qui a patiemment construit une collection d’une valeur inestimable, grâce à une approche visionnaire de l’évolution du marché de l’art. Une collection dont l’investissement de départ a rapporté dix fois son montant en quelques années à peine, et qui est aujourd’hui estimée à plusieurs milliards d’euros.

Pour asseoir sa démonstration, l’expert déroule une série d’arguments stimulants. En premier lieu, il essaie de tordre le cou, une fois pour toutes, à un cliché indélébile : non, Vincent n’était pas le pauvre hère, popularisé par la littérature et la presse sensationnaliste, mais un bourgeois. Wouter Van der Veen révèle que ce soi-disant misérable a perçu une allocation mensuelle moyenne de 235 francs, alors que son ami, l’employé des Postes Roulin, touchait par exemple un salaire de 135 francs.

Une éducation calviniste qui encourage l’entrepreneuriat
Vincent n’était pas d’extraction modeste, son père était un pasteur influent et ses oncles de puissants marchands d’art. « Il fit le choix de vivre à la marge de ce milieu ; mais ne le quittera jamais. » Et d’enfoncer le clou : « Sa posture était celle d’un original qui pouvait se permettre de l’être. C’était un rebelle privilégié, érudit, travailleur, issu d’une famille bourgeoise, qui savait exactement ce qu’il faisait. Qui était parfaitement conscient de constituer, avec ses tableaux et ses dessins, un capital qui prendrait de la valeur au fil du temps. »L’auteur identifie, dans l’éducation calviniste des deux frères, un des ferments de ce désir de faire fructifier le capital. Doctrine qui, rappelons-le, encourage grandement le génie entrepreneurial. Sachant que les deux frères maîtrisaient parfaitement les mécanismes du marché de l’art, on peut tout à fait concevoir que, en bons protestants, ils aient tenté de mettre à profit leur talent spécifique. Vincent a en effet bénéficié d’une expérience internationale dans une prestigieuse galerie et Théo a travaillé dans la galerie la plus connue de Paris, après celle de Durand-Ruel ! « Vincent savait spéculer, prendre des risques calculés, imaginer l’avenir et entreprendre en fonction de ses convictions. Loin de l’assisté que l’on imagine si volontiers, perclus de doutes et empoisonné par le regret de devoir vivre de la générosité de son petit frère, c’était un visionnaire armé d’un talent immense pour l’anticipation de l’évolution des marchés. »

Théo et Vincent, un tandem aux rôles définis
Autre révélation du livre : loin d’être un mécène désintéressé, Théo aurait été l’associé éclairé de son frère, chacun tirant bénéfice de ce partenariat. « Vincent faisait des tableaux et explorait le marché. Théo fournissait la trésorerie nécessaire aux investissements et s’occupait des ventes. » L’artiste, qui aurait « identifié une demande latente pour des œuvres de grande qualité, et constaté que le temps des marchands n’était pas celui des artistes », aurait également eu pour tâche de créer un réseau parmi les cercles d’avant-garde. Wouter Van der Veen estime ainsi qu’il leur « fallait un réseau d’artistes et de collectionneurs pour assurer à la fois l’offre et la demande de leurs produits. Il ne pouvait en aucun cas s’agir de tableaux du seul Vincent. Les Van Gogh devaient se positionner clairement avec une offre riche, lisible et imbattable. Il leur fallait gagner la sympathie et l’adhésion des meilleurs artistes de leur temps et se livrer autant que possible à une reconnaissance du marché. »

Cette stratégie explique qu’en investisseurs avertis ils aient acquis des œuvres de Gauguin, Toulouse-Lautrec, Monet ou encore Degas afin de créer des valeurs. De la même manière, l’échange d’œuvres avec d’autres peintres, pratique à laquelle Vincent tenait beaucoup, peut aussi être analysé comme un moyen d’enrichir leur portefeuille. L’auteur avance par ailleurs une autre théorie très éloignée de la lecture habituelle de l’œuvre de Van Gogh, qui répondrait uniquement à une nécessité intérieure. Il considère que l’artiste a rationalisé sa pratique de manière à composer un arsenal capable de s’adapter aux attentes des clients potentiels. Il aurait ainsi sciemment créé « des portraits pour constituer un fonds de roulement, des paysages et des natures mortes faciles à placer auprès des amateurs ».

La peur du succès ?
Autre argument qui surprendra assurément le lecteur, c’est l’attitude de Van Gogh face au succès. Alors qu’il est communément admis qu’il est mort inconnu et désespéré par son absence de reconnaissance, l’auteur ose une analyse bien différente. « Le succès critique et public n’était absolument pas un objectif immédiat pour Vincent », avance-t-il. « Pourtant, il l’a trouvé de son vivant. » Wouter Van der Veen rappelle que le peintre a, privilège rare, bénéficié d’un long article extrêmement élogieux dans le prestigieux Mercure de France, en 1890, et que ses pairs estimaient grandement son travail. Toutefois, Van Gogh n’aurait absolument pas couru après le succès, car il savait que, dans son cas, c’était contre-productif. Il aurait en effet eu conscience qu’une « reconnaissance trop rapide l’empêcherait de continuer à progresser, parce que le succès n’autorise pas la faiblesse ». Sa consécration aurait donc constitué un fardeau, car elle l’obligeait « à se maintenir au niveau qui lui avait valu ces lauriers ». Or, pour atteindre l’apogée de son art, durant son séjour en Provence, Vincent avait dû énormément travailler et mettre sa santé physique et mentale en péril. Se maintenir à ce niveau d’excellence n’était donc pas viable à long terme. Or, s’il régressait, cela aurait un impact négatif sur la valeur de son œuvre. Paradoxalement, c’est donc peut-être le succès qui a précipité sa fin tragique.

Wouter Van der Veen, Le capital de Van Gogh ou comment les frères Van Gogh ont fait mieux que Warren Buffet, Actes Sud, 216p., 20 €, parution le 7 mars 2018.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°707 du 1 décembre 2017, avec le titre suivant : Le livre qui fait tomber le mythe Van Gogh

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