Le Grand tour ou le mythe de l’Italie

L'ŒIL

Le 21 janvier 2008

Quatre expositions, à Los Angeles et à Paris, sont l’occasion de revenir sur l’histoire du Grand tour, ce voyage en Italie que les jeunes aristocrates et les artistes européens faisaient au XVIIIe siècle pour éveiller leur sens artistique, étudier et se nourrir de l’antique.

Dans l’histoire du désir qu’ont inspiré les contrées italiennes aux artistes et aux écrivains européens ou américains de Dürer à Poussin, de Corot à Turner, de Haëndel à Mendelssohn et à Dusapin, de Montaigne à Greeneway, il y a une généalogie faite de superpositions d’images, de constructions de théories et de multiples créations qui repose sur quelques moments phares du Grand tour. Surtout anglais, ce phénomène se développa après 1720 lorsque de jeunes aristocrates britanniques traversaient l’Europe pour accomplir en Italie un voyage qui devait être l’étape ultime du perfectionnement de leur éducation, aux sources mêmes de la culture classique qui les avait nourris. Pendant ce voyage, ces jeunes gens, souvent accompagnés d’artistes, faisaient l’acquisition d’objets antiques ou de quelques œuvres d’art qu’ils ramenaient chez eux, en souvenir de ces jours heureux, pour distraire l’ennui provoqué par les brumes du Nord et cultiver la nostalgie des paysages ensoleillés d’Italie. L’habitude sociale du Grand tour dans l’Europe du XVIIIe siècle s’inscrivait dans une longue tradition qui remontait bien au-delà. Le pèlerinage religieux dans la ville éternelle était doublé d’un pèlerinage antiquaire dans la ville impériale ou dans d’autres cités italiennes. La route de ces voyages passait essentiellement par Rome, Venise, Florence, Naples et les campagnes environnantes. Leur géographie privilégiait à chaque étape quelques sites : le Grand Canal à Venise, la Tribune des Offices à Florence, la villa d’Este à Tivoli, la promenade le long de la via Appia antica, le Pausilippe ou le lac Averne en Campanie, puis la Calabre, l’Apulie et la Sicile. Comportement social de l’élite européenne, le Grand tour a aussi été un « lieu » de fabrication de l’art en contribuant notablement à l’évolution artistique de l’Europe du XVe siècle à nos jours. Artistes, poètes, érudits, hommes du monde, mécènes et collectionneurs ont longuement balisé les routes de l’Europe du Sud. A la fin du XVe siècle, le court séjour vénitien d’Albrecht Dürer a été parmi les prémices annonciatrices de la grande fortune de ce genre. Il serait bientôt suivi par de nombreux peintres flamands, les « romanistes » dont le séjour romain dans la seconde moitié du XVIe siècle allait se révéler extrêmement fructueux dans le développement de leur art, surtout grâce aux fouilles de la « maison dorée » de Néron récemment mise au jour. Rubens passa quelques années productives à Rome et à Mantoue dans les toutes premières années du XVIIe siècle. Il succédait à Paul Brill qui avait laissé des visions poétiques et mélancoliques du Forum romain, le « campo vaccino » de ces temps-là. Au XVIIe siècle, la capitale du monde catholique allait devenir un véritable carrefour des nations : de nombreux artistes ressortissant de toutes les provinces de cette Europe sans frontières s’établissaient dans la ville des papes. Parfois, ils y résidaient presque leur vie durant, comme Nicolas Poussin, ou bien s’ils n’y séjournaient que peu de temps, leurs œuvres, elles, demeuraient à jamais marquées de l’empreinte romaine.

La fascination de l’antique
Parmi les moments phares de ce Grand tour avant la lettre, il faut citer le séjour romain de Charles Le Brun accompagnant Poussin à son retour définitif en Italie en 1642. A Rome, Poussin avait pris, près de vingt ans auparavant, le relais de Simon Vouet qui avait quitté la ville en 1627 pour installer à Paris son grand atelier qui permit l’élaboration d’un nouveau style de peinture. Noircissant feuillet après feuillet son album de dessins d’après l’antique, le futur grand maître de l’art sous le règne de Louis XIV allait trouver la matière des fondements de la doctrine académique française. La création de l’Académie de France à Rome, installée d’abord au palais Mancini puis à la villa Medicis, son superbe siège actuel, allait assurer pendant quatre siècles aux artistes français une résidence formatrice durant laquelle ils trouvèrent les moyens de l’éclosion de leur art, grâce à l’étude des modèles antiques et des maîtres des siècles précédents, et aussi grâce à la fréquentation de maîtres italiens. Tout cela s’est joué sur un fond d’éternelle fascination pour l’antiquité qui nulle part ailleurs n’est aussi présente, et pourtant sans cesse renouvelée. « On peut connaître la belle nature partout, l’Antique seul à Rome », pensait le Bernin. Au début du XVIIIe siècle, le musée capitolin ouvrait « pour la curiosité des étrangers, et dilettantes, et pour l’utilité des chercheurs », facilitant ainsi pour les artistes la copie d’après l’Antique. La « découverte » des villes antiques de Pompéi (1748) et d’Herculanum (1738) ensevelies par la lave du Vésuve au cours du premier siècle avant J.-C. a été une motivation déterminante dans la poursuite vers le Sud des voyages dans la péninsule. Naples devint l’une des destinations les plus prisées surtout pendant les années 1764 à 1800 lorsque sir William Hamilton, ambassadeur d’Angleterre dans le royaume des Deux-Siciles et sa jeune et belle épouse, Lady Emma, recevait l’Europe entière. Entre deux mondanités, Hamilton, passionné à la fois par les sciences naturelles et les antiquités, explorait les pentes du Vésuve et fréquentait les boutiques des marchands. Il réunit ainsi une importante collection de vases antiques et fit publier un texte savant qui fit longtemps autorité auprès des vulcanologues. Le voyage en Italie de Charles-Nicolas Cochin en 1758 dans la suite du jeune Vandières, frère de la marquise de Pompadour et futur marquis de Marigny, surintendant des bâtiments du roi, a été un moment clef de rupture dans le goût français qui conduisit à l’apogée du néoclassicisme dans l’art dans les années 1780. Ce Grand tour français fut sans nul doute une époque décisive fondée sur l’expérience renouvelée de l’antique, notamment dans l’architecture et l’ornementation, surtout grâce à Jacques-Germain Soufflot qui accompagnait Cochin. Plus tard, sous la conduite de Joseph-Marie Vien, son maître français de Rome, Jacques-Louis David devait accomplir le pas qui allait faire de lui le chef de file du néoclassicisme. Autour de la célèbre peintre Angelika Kauffmann (1741-1807) se pressait toute la société européenne de Rome. Parmi ses compatriotes allemands qui ne manquaient pas le rendez-vous, on comptait Johann Joachim Winckelmann, secrétaire du cardinal Albani et père de l’histoire de l’art classique qui amena plusieurs artistes au néoclassicisme, notamment Anton-Maria Mengs. Goethe fut l’un des plus fervents admirateurs de la belle Allemande. Avec lui, le voyage d’Italie prenait un autre sens, plus introspectif.

Une science toujours plus affinée
Le Grand tour devenait une quête intérieure favorisée par la poésie des ruines et la contemplation des civilisations disparues. Cette évolution fut relayée quelques décennies plus tard par la redécouverte du plein air qui influença durablement le XIXe siècle européen. L’expérience du luminisme naturel que Claude Gellée au XVIIe siècle fut sans doute le premier à porter à une si haute expression devait se répéter avec Jean-Baptiste Camille Corot et la cohorte d’artistes venus de toute l’Europe pour peindre des paysages d’Italie, comme si seuls ces territoires permettaient l’audace du plein air et la liberté du coloris. Dans le dernier quart du XVIIIe siècle, quelques Anglais avaient importé en Italie l’usage de l’aquarelle, technique commode pour mieux saisir l’animation des paysages et peindre sur le motif. Le long séjour italien de Pierre-Henri de Valenciennes (1750-1819) allait permettre d’associer à la grande tradition du paysage idéal servant de décor à une scène mythologique, religieuse ou littéraire l’étude de la nature en plein air pour la représenter telle qu’elle était dans son atmosphère, ses volumes, sa lumière. Il allait ouvrir la voie à de nombreux peintres comme François-Marius Granet (1775-1849) qui vécut à Rome les 20 premières années du XIXe siècle, se promenant, un pinceau à la main, partout dans la ville. Cette alliance si intime entre la nature et l’antiquité permit de prendre du plaisir à la découverte sans cesse renouvelée, à l’émerveillement toujours recommencé devant les chefs-d’œuvre du passé. Le savoir littéraire, archéologique ou historique, loin de le banaliser, a au contraire approfondi ce plaisir, comme si le filtre de la perception des lieux par les artistes et les écrivains plus anciens avait augmenté le pouvoir d’évocation des œuvres et des sites décrits, imaginés ou idéalisés. Dans les années 1820, Rome fut à nouveau un intense foyer de création qui reçut Canova puis Thorwaldsen, le Phidias danois, et séduisit ensuite Ingres, Géricault et les nazaréens français et allemands. La qualité des envois de Rome des architectes français en Italie du XVIIIe au XXe siècle, la précision du relevé architectural et topographique des grands sites antiques, la restitution des palais et des villas romaines n’enlevaient rien au pouvoir d’évocation de ce monde disparu que ces œuvres, reposant sur une science toujours affinée, ont rendu plus sensible, plus présent, presque accessible au regard du spectateur. Encore plus près de nous, le héros du Ventre de l’architecte de Peter Greenaway part pour Rome pour préparer une exposition sur Etienne-Louis Boullée, l’architecte de projets grandioses inaccomplis. Il redonne vie aux monuments antiques grâce à la vigueur de son imagination, mais ne peut aller jusqu’au bout de son destin car il est atteint d’une maladie qui le mine, métaphore de l’inachèvement de l’œuvre dont il est lui-même porteur, d’autant plus tragique qu’il a lieu dans la ville la plus accomplie qui soit. Dans Chambre avec vue, James Ivory, à la suite d’Henry James et de ces auteurs anglais amoureux des ciels limpides d’Italie, s’attache plutôt à décrire des atmosphères pour signaler le moment de la rupture avec les convenances. Si l’un et l’autre ont fait des films en costumes, la reconstitution historique a pour intérêt principal l’évocation de l’émotion de la découverte des paysages italiens, de leur lumière, de leur atmosphère que leurs héros étrangers ont ressentie et qu’ils transmettent au spectateur. L’Italie est depuis des siècles devenue la « patrie commune » des poètes, des cinéastes, des écrivains, des musiciens, des chercheurs de l’Europe et des Amériques parce qu’elle est la terre où la conjugaison du plaisir et du savoir se fait à tous les instants.

Guide pratique

- Les expositions : La première regroupe une centaine de dessins consacrés à l’Italie antique et au monde romain qui font partie des Envois de Rome (plus d’un millier de documents), relevés archéologiques et restaurations graphiques de monuments faits par les pensionnaires de l’Académie de France, du XVIIIe au milieu du XXe siècle et conservés à l’Ensb-a. « Italia Antiqua », Ecole nationale supérieure des Beaux-Arts, 13, quai Malaquais, 75006 Paris, tél. 01 47 03 50 00 ou www.ensba.fr Jusqu’au 21 avril. A Los Angeles, le Getty Museum propose trois expositions relatives au sujet. La première, « Naples and Vesuvius on the Grand Tour » explore Naples comme destination touristique de 1764 à 1800 lorsque Sir William Hamilton y résidait comme ambassadeur britannique et y recevait, collectionneur passionné, les visiteurs du Grand tour, en leur montrant par exemple les quatre volumes illustrés répertoriant sa collection de vases. Getty Research Institute jusqu’au 24 mars. « Rome on the grand Tour » veut souligner, par des dessins, des toiles, des livres, des gravures, la prééminence de la Ville éternelle dans l’éducation des jeunes aristocrates anglais du XVIIIe siècle. Getty Museum, jusqu’au 11 août. Enfin, « Drawing Italy in the Age of the Grand tour » s’attache à la vogue des vedute très appréciées au XVIIIe siècle, qu’il s’agisse de dessins de Piranese ou de tableaux de Canaletto ou de Guardi. Même lieu, jusqu’au 12 mai. J. Paul Getty Museum, tél. 00 1 310 440 73 60 ou www.getty.edu

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°534 du 1 mars 2002, avec le titre suivant : Le Grand tour ou le mythe de l’Italie

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