Art ancien

Le cheval d’or d’Isabeau de Bavière

Par Jean-Louis Gaillemin · L'ŒIL

Le 1 mars 2004 - 1172 mots

Vedette de l’exposition Charles VI du musée du Louvre, le Petit Cheval d’or donné au roi par son épouse Isabeau de Bavière n’était jamais sorti d’Allemagne où il avait été emporté en gage par le duc de Bavière-Ingolstadt dit « Louis le barbu ». Un prêt que nous saluons d’ores et déjà avant de présenter l’exposition dans notre prochain numéro.

Héroïne du marquis de Sade, type même de la femme fatale « fin de siècle » – voir son inquiétant buste au musée d’Orsay par Henry Cros –, Isabeau de Bavière n’a pas laissé une très bonne réputation. Dépensière, aimant les fêtes, soupçonnée d’être infidèle à son époux le roi Charles VI au moment de sa maladie, elle eut surtout le tort d’accepter la signature du « honteux traité de Troyes » qui consacrait la déchéance de son fils le dauphin Charles au profit du roi d’Angleterre. Tout avait pourtant commencé comme un conte de fée. « Il en vit trois et choisit la plus belle. » Charles VI a alors quinze ans. La plus belle, c’est « Madame Isabelle de Bavière ». Jeune et ardent, vigoureux et cultivé, le roi est un chevalier accompli. Victorieux dans la toute récente campagne de Flandres contre Richard II d’Angleterre, il est aussi brave à la guerre, qu’audacieux dans les tournois. Elle, c’est la fille du duc Étienne en Bavière. Elle a quatorze ans, est petite, menue mais bien faite. « Mariez-le avec une
Allemande » aurait dit Charles V avant de mourir. Il faut alors renforcer les alliances contre l’Angleterre. Une entrevue est ménagée à Amiens, sous prétexte d’un pèlerinage. Lorsque la jeune fille plie le genou devant lui, le roi la relève et la regarde « en grande manière ». « En ce regard, ajoute le chroniqueur Jean Froissart plaisir et amour lui entrèrent au cœur et il avait grand désir de la voir et de l’avoir. » Les noces ont lieu dans les trois jours.

Isabeau et le roi fou
Pendant sept ans, ce sera l’idylle. Le roi est très amoureux. Lors de la « joyeuse entrée » de la reine de France qui doit être couronnée à Notre-Dame, il court sur son passage pour l’observer, incognito. La garde qui ne le reconnaît pas lui assène quelques horions qui semblent à la cour « du dernier galant ». Cette période heureuse se termine dans la forêt du Mans lors du premier accès de folie du roi. La première crise dure six mois, d’autres suivront. Aux phases de prostration succèdent les crises de fureur. « Qui est celle-là dont la vue m’écœure », lui jette Charles dans un de ses bons moments. Dans les pires, il la maltraite.
Isabeau est désespérée. Tout a été tenté, pèlerinages, neuvaines, messes. Comme si la justice du royaume était en cause, on recommande aux juges d’être plus sévères. Deux princesses même, Michelle et Marie sont consacrées à Dieu. En 1404, la reine commande pour les étrennes du roi un joyau de dévotion dont la vue, espère-t-elle, sera apaisante et calmante.
Ce Petit Cheval d’or, ainsi dénommé par les Bavarois en raison de la monture caparaçonnée d’or qui piaffe au premier plan, représente Charles lui-même en armure et revêtu du manteau aux fleurs de lys. Les mains jointes, le visage à la fois hagard et confiant, il prie la Vierge et l’enfant Jésus, abrités sous une treille couverte de perles et de pierres précieuses. Sainte Catherine d’Alexandrie et les deux saint Jean, le Baptiste et l’Évangéliste, patrons des derniers princes royaux, sont ses intercesseurs. Intercession impuissante apparemment. Un an plus tard, une concubine, Odette de Champdivers, est appelée, avec l’accord d’Isabeau, auprès du roi. Le peuple l’appelle la petite reine. Puis c’est Azincourt et le début de la guerre de Cent ans. C’est moins l’or ou les joyaux sertis sur la treille qui font aujourd’hui la réputation du Petit Cheval d’or que les très rares figurines émaillées. La technique de « l’émaillage en ronde bosse » qui voit le jour au début du règne de Charles VI donne naissance à un véritable engouement pour la petite statuaire polychrome qui vient orner reliquaires et objets de dévotion.
Ces figurines gagnent même les bijoux profanes comme les broches et les agrafes dont les plus beaux exemples sont aujourd’hui au Trésor de la résidence de Munich ou au Kunsthistorisches Museum de Vienne. Avec leurs couleurs vives aux effets de transparences, le roi, le chevalier et le valet semblent sortis des enluminures contemporaines comme celles Demandes faites par le roi Charles VI de Pierre Salmon ou du Livre de la Cité des Dames de Christine de Pisan qui avait fait hommage de son œuvre littéraire à la reine Isabeau. Sans oublier bien sûr les Très Riches Heures de l’oncle du roi le duc de Berry qui possédait lui-même un Jugement dernier en or émaillé, aujourd’hui au British Museum en legs du baron Ferdinand de Rothschild.

C’est par miracle que le Petit Cheval d’or, comme on l’appelle en Allemagne, est parvenu jusqu’à nous. Avec le reliquaire de la sainte épine de Waddesdon Manor, un cadeau du duc de Berry, celui de la chapelle du Saint-Esprit du musée du Louvre, il reste un des rares témoignages de l’orfèvrerie parisienne du début du xve siècle. Conservé dans la « Tour des joyaux » à la Bastille, avec une partie du trésor royal, il n’y séjourne pas bien longtemps puisqu’il est remis dès l’année suivante au frère de la reine le duc Louis de Bavière-Ingolstadt dit Louis le Barbu. Les historiens ont été surpris par le nombre d’objets précieux emportés en Bavière par celui que le roi appelait son « chevalier du soleil d’or ». « Le duc de Bavière s’est payé par ses mains et sans contrôle », écrivait encore Jules Labarte au siècle dernier. Les recherches modernes ont montré que le frère d’Isabeau avait reçu de Charles VI, lors de son mariage avec Anne de Bourbon en octobre 1402, d’importants cadeaux et pensions. Ces libéralités n’ayant pu être honorées en argent, le duc reçut en gage quelques objets précieux dont le Petit Cheval d’or. Donné, par la suite au couvent d’Altötting par la maison de Bavière en remboursement d’emprunts de guerre, le cheval échappa de justesse aux fontes d’orfèvrerie à la Monnaie de Munich en 1801. Conservé dans un trésor, il était présenté aux pèlerins bavarois une fois par an sur l’autel d’Altötting. Restauré il y a une dizaine d’années par les ateliers du Bayerisches Nationalmuseum de Munich qui lui consacra une exposition, c’est la première fois que le petit cheval traverse en sens inverse la frontière française.

L'exposition

« Paris 1400 : les arts sous Charles VI » se tient du 26 mars au 12 juillet, tous les jours, sauf le mardi, de 9 h à 17 h 30 et jusqu’à 21 h 30 les lundi et mercredi. Tarifs (billet jumelé avec les collections permanentes) : 13 euros jusqu’à 18 h, 11 euros de 18 h à 21 h45. PARIS, musée du Louvre, Ier, hall Napoléon, tél. 01 40 20 53 17, www.louvre.fr

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°556 du 1 mars 2004, avec le titre suivant : Le cheval d’or d’Isabeau de Bavière

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque