Laurence Bertrand-Dorléac

Laurence Bertrand-Dorléac : "Picasso a été non seulement courageux mais résistant"

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 21 mai 2019 - 1884 mots

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Pablo Picasso (1881-1973) est resté en France, à Paris, alors que son œuvre était considérée comme « dégénérée ». Comment interpréter ce choix ? Picasso a-t-il « résisté » ? Oui, mais comment ? Réponses avec Laurence Bertrand-Dorléac, conseillère scientifique de l’exposition « Picasso et la guerre » au Musée de l’armée.

Parti en exode à Royan pendant l’offensive allemande, Pablo Picasso revient vivre à Paris durant l’Occupation. N’y risquait-il pas sa vie ?

Laurence Bertrand-Dorléac -  Picasso a une conscience du danger qui lui vient non seulement de son tempérament – il croit plus à l’enfer qu’au paradis –, mais aussi de son expérience de la guerre d’Espagne. Il fait partie des artistes qui lisent le journal depuis toujours. Il s’est fait une idée du nazisme et il a probablement l’intuition que le régime de Vichy et l’occupation nazie de la France ne seront pas une partie de plaisir. La politique contre « l’art dégénéré » instituée depuis quelques années en Allemagne concerne directement son œuvre. Il le sait aussi. Son engagement en faveur des républicains espagnols qui ont perdu la guerre contre Franco est connu et fait aussi de lui un ennemi. Ne sachant pas non plus exactement ce qui se passera, il prend objectivement un risque, sinon de perdre la vie, du moins d’être considéré comme personnalité indésirable.

La correspondance de Picasso révèle qu’il lui était possible de s’exiler aux États-Unis. Qu’est-ce qui le retient à Paris : son atelier, Dora Maar ?

Il est difficile de ne donner qu’une seule raison à sa décision de rester. Il avait la possibilité de s’exiler aux États-Unis ou même en Amérique latine et, contrairement à bien des artistes qui auraient voulu partir là-bas, il en avait les moyens matériels. Il était déjà suffisamment connu aussi pour y être très bien accueilli, d’autant plus depuis sa rétrospective récente à New York. Mais Picasso décide de rester en France, là où se trouvent son œuvre, son atelier, Dora Maar, mais aussi Marie-Thérèse et Maïa, et bientôt Françoise Gilot, sans oublier ses amis, ses habitudes, bref, son territoire familier. Ce fil à la patte qui l’empêche de partir est formé de multiples brins de soie. Il ne faut pourtant pas négliger l’état d’angoisse atroce, racontée par son homme de confiance Sabartés, quand il revient de Royan à Paris, dans son Hispano-Suiza bourrée d’œuvres récentes. Même état d’esprit pendant le déménagement de la rue La Boétie, trop proche des lieux occupés par les nouveaux chefs nazis de la capitale, pour l’atelier de la rue des Grands-Augustins qui le rapproche de ses amis.

Nous savons, aujourd’hui, que Picasso, citoyen espagnol, dépose une demande de naturalisation française en 1940. Qu’attendait-il de cette naturalisation qu’il n’obtiendra jamais ?

Il demande cette naturalisation en 1940 aux autorités françaises alors qu’il est désormais privé de l’Espagne où il a juré de ne plus retourner avant la chute de la dictature du général Franco, promesse qu’il sera d’ailleurs l’un des seuls à tenir. Maintenant que nous savons cela, nous avons d’autant plus conscience de la situation très inconfortable dans laquelle il se trouve. Il était forcément très inquiet quand cette naturalisation lui est refusée au motif qu’il aurait été anarchiste au début du XXe siècle. Il n’était plus espagnol et il n’était pas français. Il ne le sera d’ailleurs jamais car il en fut vexé au point de ne raconter cet épisode à personne de son vivant. Il ne la redemandera jamais alors qu’il l’aurait bien évidemment obtenue après la Libération. Il devait considérer que c’était trop tard.

Ce qu’il attendait de cette naturalisation reste opaque puisqu’il n’en a jamais parlé, mais on peut supposer qu’il était suffisamment attaché à la France et aux libertés qu’elle lui avait fournies pour la demander. Son adhésion au parti communiste français à la Libération me semble relever du même besoin de pouvoir compter sur une communauté, une famille au sens large, au moins une…

Comment expliquer qu’un artiste jugé « dégénéré » par l’envahisseur allemand, auteur de Guernica, proche des républicains espagnols et des artistes communistes, n’ait pas été inquiété durant l’Occupation ?

Aussi étrange que cela puisse vous paraître, les choses sont plus claires quand on sait que Hitler a prévenu les nazis à Paris de la position à tenir. Quand, depuis la capitale française, on fait savoir au Führer que l’on voyait encore dans les salons des œuvres « dégénérées », il répond que ce n’est pas un problème et que tout cela changera après la victoire finale en Europe, qu’il faut laisser « dégénérer » les Français. En attendant, la seule interdiction qui vaut concerne les artistes juifs qui sont traqués sans merci et interdits d’exposer. Picasso l’est aussi, mais avant tout parce qu’il incarne tellement l’art moderne que tout le monde (Allemands ou Français) procède par autocensure et que personne ne prend le risque de l’exposer.

On sait par ailleurs que la Gestapo s’est intéressée au cas de Picasso reclus dans son atelier pour travailler mais que Cocteau, pour qu’il ne soit pas inquiété, est intervenu auprès de Breker, le sculpteur préféré de Hitler, qui connaissait bien la scène parisienne. Nous savons qu’il a aussi été aidé par André-Louis Dubois, un fonctionnaire français révoqué qui avait gardé des liens avec la préfecture de police.

Comment interpréter les visites « amicales » des soldats allemands dans son atelier de la rue des Grands-Augustins ?

Attention à ne rien exagérer de ces visites d’Allemands qui ont surtout germé dans l’imagination commune à partir du récit de Gerhard Heller – qui dirigeait la censure littéraire à Paris en se disant « l’ami » de tous les créateurs – et de l’écrivain Ernst Jünger en poste aussi dans l’armée d’occupation. Lorsque ce dernier n’allait pas voir une exécution de résistant comme il aurait regardé une collection de papillons épinglés, il jouait les bons nazis cultivés à Paris. Il est allé voir Picasso mais ce que ce dernier lui a vraiment dit demeure à jamais sous scellés, faute de preuves tangibles.

La notoriété internationale de Picasso l’a-t-elle protégé ? Les dignitaires nazis n’ont-ils jamais tenté de « récupérer » l’image de Picasso, comme ils le firent, par exemple, avec André Derain ?

Cette notoriété l’a protégé, en effet. Picasso était connu à l’étranger et s’il avait été arrêté, le scandale serait devenu mondial. C’est la raison pour laquelle Hitler n’a rien voulu de tel, même si l’on ne sait pas ce qu’il en aurait été si l’Allemagne nazie avait gagné la guerre. Les nazis francophiles, comme Heller ou Jünger, essayaient de le récupérer mais il était d’autant plus irrécupérable qu’il se tenait à distance de toutes les mondanités, de toutes les propositions de charbon supplémentaires, etc. Il était heureusement assez riche pour tenir pendant quatre ans, même s’il a dû beaucoup recycler, ce qui a donné des chefs-d’œuvre comme la Tête de taureau fabriquée à partir d’une selle et d’un guidon de bicyclette.

André Derain était aux antipodes de Picasso, il avait été « moderne » et désavouait sa période fauve, tout comme son ancien ami Vlaminck qui dénonçait Picasso dans la revue Comœdia, en juin 1942, comme « Catalan » à l’apparence d’une « sorte de monstre », « l’impuissance faite homme », coupable d’avoir « entraîné la peinture française dans la plus mortelle impasse », de l’avoir conduite à « la négation, à l’impuissance, à la mort ».

Derain acceptait de partir voyager en Allemagne avec Vlaminck, Van Dongen, Henri Bouchard, Charles Despiau et quelques autres, croyant qu’il allait récupérer ainsi son atelier de Chambourcy réquisitionné par les nazis. Résultat : il n’a rien récupéré du tout et il a, de facto, collaboré avec l’ennemi.

Loin d’être un coup d’arrêt à sa création, la période de l’Occupation allemande donne lieu à des œuvres majeures de Picasso. Comment, en période de pénurie, l’artiste est-il parvenu à s’approvisionner en matériel et à créer ?

Picasso fait partie des artistes qui travaillent d’autant plus et d’autant mieux en temps de difficulté extrême. L’art agit comme une catharsis. La pénurie matérielle n’est pas la pire. Il agit depuis toujours comme un bricoleur, il garde tout et recycle tout ce qu’il peut. De nombreuses œuvres en sont le résultat, jusqu’à celles qui sont découpées dans un vulgaire papier et qui représentent toutes sortes de choses sur tout petit format. Le pire est sans doute la pénurie de liberté, car Picasso n’est pas du genre à rester cloîtré. La vie parisienne est hautement dangereuse pour lui et, la plupart du temps, il ne s’aventure guère au-delà du restaurant le Catalan, près de son atelier.

Sur le fond, avec Chat saisissant un oiseau, L’Homme au mouton, Le désir attrapé par la queue…,Picasso a-t-il réalisé des œuvres « engagées » ?

Chacun se fait une idée de l’engagement d’un artiste. Ses œuvres d’une grande liberté semblent répondre point par point à l’atmosphère de dénonciation de tout ce qui fondait l’aventure de l’art depuis toujours. À la Libération, Picasso incarne la liberté mais aussi la résistance, au sens où son art n’a strictement rien à voir avec les formes qui ont été prônées depuis des années par le nazisme mais aussi par le vichysme et le franquisme. Il n’a pas été « résistant » au sens classique du terme, il n’a pas intégré un « réseau » de résistance, mais son œuvre est comme un contre-feu permanent dans l’atmosphère imposée par l’occupation nazie et le régime de Vichy.

Continuer à peindre, sculpter ou écrire était-il une forme de résistance ?

Que peut faire un artiste ou une artiste en temps de privation de liberté sinon continuer à créer des formes libres qui ouvrent sur un autre monde, sur un monde à venir, débarrassé de l’ancien, en l’occurrence suffocant ? Alors que les valeurs humaines même sont remises en cause, la seule réponse était pour lui de sculpter, de peindre et d’écrire comme les humains l’ont toujours fait depuis les grottes préhistoriques. C’est une spécialité anthropologique : on a dessiné jusqu’aux camps de la mort.

Quels liens l’artiste a-t-il gardés avec les artistes entrés dans la Résistance ?

On sait qu’il est en contact avec Paul Éluard, qui arrivera finalement à le convaincre d’entrer au parti communiste, et avec Pignon, qui fait partie du Front national des arts. Enfin, ses liens avec les républicains espagnols sont susceptibles d’être condamnés par les nazis et par la police vichyste. On sait désormais qu’il a aidé très activement ses compatriotes espagnols exilés de la guerre d’Espagne, pendant l’Occupation. Son Monument aux Espagnols morts pour la France, en 1946-1947, traduit cette fidélité-là. Sa présence au comité d’épuration à la Libération se justifie aussi par tout cela.

Fêté comme un héros à la Libération, l’image du « Picasso résistant » s’est peu à peu dégradée par la suite. Comment qualifier, aujourd’hui, l’attitude de Pablo Picasso durant la guerre : résistant ou citoyen passif ?

Je ne sais pas si cette image s’est dégradée ou si tout le monde oscille au gré de l’atmosphère politique. De mon côté, sachant sa véritable situation d’apatride, son lien étroit et son aide envers ses compatriotes républicains en exil, l’attitude très hostile des représentants du vichysme culturel et du nazisme, le fait que Picasso ne pouvait pas savoir à quel point Hitler avait demandé à différer les sanctions à l’égard des représentants de « l’art dégénéré » en France, je dirais qu’il a été non seulement courageux mais résistant. Passif ne conviendrait pas à son état d’inquiétude active qui a donné les œuvres qui sont les meilleurs témoins de sa résistance de l’intérieur.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°724 du 1 juin 2019, avec le titre suivant : Laurence Bertrand-Dorléac : "Picasso a été non seulement courageux mais résistant"

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