L’art aborigène redoutable arme identitaire

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 29 août 2017

Le mot « art » n’existe pas dans les langues aborigènes. Et pour cause, pays, langue, traditions, rites, religion et art forment un tout indissociable plus que jamais revendiqué par les Aborigènes.

Lancé ! Le boomerang fend l’air à toute vitesse. Mais au lieu de décapiter ses cibles, le voilà qui fait demi-tour jusqu’à percuter en pleine face les apprentis bourreaux titubant sous le regard de leurs victimes plus vivantes que jamais. En psychologie sociale, on appelle « effet boomerang » toute tentative aboutissant à un effet inverse de celui escompté. C’est ce qui s’est produit pour les peuples indigènes d’Australie. À travers son exposition « L’effet boomerang. Les arts aborigènes et insulaires d’Australie », le Musée d’ethnographie de Genève (MEG) revisite l’histoire des autochtones des terres et des îles australiennes. À l’oppression, aux attaques, au dénigrement, ces derniers ont répondu par la création, allant jusqu’à brandir leurs œuvres devant les tribunaux. Comme si leurs créations étaient des cartes de leur identité, plus puissantes que des armes. De fait, c’est notamment grâce à elles que les Aborigènes ont obtenu des droits politiques. Pourtant, si leurs œuvres sont entrées dans les plus grands musées internationaux comme sur le marché de l’art, leur combat artistique et politique reste d’actualité.

Le début de l’art contemporain aborigène
Terra nullius : terre de personne. C’est ainsi que les colons anglais désignent en 1778 l’île-continent sur laquelle ils débarquent : pour eux, légalement, l’Australie devient propriété de la couronne britannique. Peu leur importe qu’elle soit, en réalité, habitée par 500 000 à 1 million de personnes, gardiennes d’une culture plurimillénaire. Les peuples indigènes, considérés comme primitifs, sont décimés par les maladies occidentales, massacrés, déplacés de leurs territoires ancestraux, spoliés. Jusqu’au début des années 1970, près de 100 000 enfants sont arrachés à leurs familles pour être placés dans des centres ou des familles d’accueil blanches, dans une volonté d’acculturation et de dissolution génétique dans la population blanche.

En Occident, on hésite cependant à employer le terme de « génocide », d’autant plus que les Britanniques ont toujours proclamé des intentions protectrices vis-à-vis des Aborigènes. « Mais comment qualifier autrement la volonté de faire disparaître une population et sa culture ? », apostrophe l’artiste australien d’origine aborigène Brook Andrew, en résidence au MEG à l’occasion de l’exposition, et dont les installations, qui exploitent des archives aborigènes, dialoguent avec les pièces exposées pour revisiter l’histoire australienne. « Beaucoup de nos lieux de cérémonie ont été détruits, ainsi que d’autres relatifs à notre vie sociale et religieuse. C’était une destruction active et délibérée des Britanniques pendant leur invasion. » Il en est ainsi des arbres gravés, abattus officiellement pour être conservés dans des musées. « Ce sont des objets religieux importants, utilisés à la fois pour des cérémonies et des sites funéraires de personnages importants. Abattre ces arbres, c’est comme démanteler une église », explique Brook Andrew.

Or, c’est précisément par la vitalité de cette culture, menacée de destruction, qu’Aborigènes et insulaires d’Australie ont résisté, jusqu’à obtenir, en 1967, une égalité juridique avec les citoyens blancs. De fait, loin d’être « primitif » et figé dans le temps, leur art ancestral n’a cessé d’évoluer au contact des colons qui ont dû, au fil du temps, changer leur regard sur la culture aborigène, même si beaucoup d’Australiens, regrette Brook Andrews, « ignorent encore tout de notre culture et de notre religion ».

En effet, au cours du XXe siècle, les Aborigènes, qui n’ont pas de culture artistique matérielle et dont les objets sont utilitaires ou rituels, sont encouragés par ethnographes et missionnaires à produire, pour les musées et les collections privées, écorces peintes, armes et objets en bois gravés, vanneries, peintures sur papier. Ce qu’on exposait dans les musées comme des artefacts « ethnographiques » finit par être reconnu comme un art, après la Seconde Guerre mondiale. À partir des années 1950, l’artiste et ethnologue Karel Kupka participe à la reconnaissance des artistes aborigènes et collecte nombre d’objets aujourd’hui exposés au Musée du quai Branly à Paris. Dans les années 1970, le professeur de dessin australien Geoffrey Bardon incite les Aborigènes du Grand Désert australien à reproduire sur d’autres supports les motifs rituels qu’ils traçaient sur le sol, les parois des rochers sacrés ou leur propre corps. Il leur fournit toiles et peinture acrylique, et propulse l’art aborigène sur la scène internationale. « C’est le début de l’art contemporain aborigène », commente Stéphane Jacob, directeur de la Galerie Arts d’Australie et coauteur de l’ouvrage La Peinture aborigène [éd. Scala]. Des noms émergent et s’imposent, comme ceux de William Barak ou Tommy McRae, les premiers à utiliser des techniques telles que le dessin ou la peinture sur papier, ou Albert Namatjira.

L’art au cœur d’une démarche politique
La peinture aborigène entrée de plain-pied dans l’art contemporain, donc ? Pas si vite : « On a toujours du mal à la faire sortir de l’art tribal : certains continuent de s’étonner de me voir dans des foires internationales d’art contemporain », observe le galeriste Stéphane Jacob. De fait, dans les arts d’Australie, la recherche n’est pas esthétique : la quête de l’art aborigène est d’exprimer un territoire et comment on s’y rattache. « Une fois qu’on a dépassé l’aspect visuel, on découvre qu’il s’agit en réalité d’un art du récit, racontant qui on est, et comment on est gardien de cette terre, pour soi et pour les autres – de façon parfois très revendicatrice », poursuit Stéphane Jacob. Ainsi, un artiste ne dit jamais « C’est beau », mais « My country » (« Mon pays ou Ma terre ») ou bien « Strong story ». En effet, selon la mythologie aborigène, quand la terre a été fondée, de grands esprits ancêtres sont sortis du magma pour créer roches et trous d’eau comme danses et rites. Ces éléments sont indissociables, et quand un artiste peint un « rêve » de telle ou telle chose – par exemple, dans l’exposition du MEG, Le Rêve des sept sœurs de l’artiste Minyma Tjuta –, il réalise une cartographie aérienne d’un territoire, à la fois réel et mythique, et raconte ainsi son histoire et celle de ses ancêtres.

À partir des années 1960, alors que les Aborigènes revendiquent droits et territoires, l’art devient un vecteur politique. Au point de s’inviter dans les tribunaux. Le premier cas recensé est celui de la pétition sur écorce des Aborigènes Yirrkala, en 1963. « Ces derniers ont rédigé un texte dactylographié qu’ils ont collé sur une écorce peinte afin de faire valoir leurs droits fonciers contre les exploitants miniers », rapporte Roberta Colombo Dougoud, commissaire de « L’effet boomerang ». De fait, l’art et en particulier les motifs sacrés, indissociables du territoire et du groupe qui l’habite, jouent un rôle considérable dans les négociations aborigènes. Si les Aborigènes de Yirrkala n’ont pas obtenu gain de cause en 1967, leur pétition a eu des conséquences importantes, notamment dans la reconnaissance de leurs droits politiques, cette même année. « En 2002, des peintures aborigènes donnant à voir le lien entre le territoire et la culture ont permis la rétrocession d’un territoire de 54 000 m2 », indique Roberta Colombo Dougoud.

Une culture menacée
Si la doctrine de « Terra nullius » a été abandonnée en 1992, et l’univers culturel des aborigènes révélé à l’occasion des audiences et des discussions à ce sujet, une nouvelle vague d’artistes aborigènes continue à travers leur art de défendre et d’affirmer l’identité aborigène, et de repenser son histoire, notamment à travers un travail sur les archives, mené souvent par des plasticiens qui ont une double culture et vivent en ville, comme Brook Andrew ou Richard Bell, qui dénonce un regard néocolonial sur l’art aborigène. Car le combat continue. En effet, « les Aborigènes ont dû dévoiler leurs motifs sacrés et leurs performances rituelles pour apporter aux hommes blancs la preuve de leur droit de propriété, de leur richesse culturelle et de leurs lois, mais les Blancs n’ont aucune notion de l’importance de ce qui leur a été communiqué », déplore l’une des principales personnalités aborigènes d’Australie du domaine universitaire, la professeure Marcia Langton, dans le catalogue de l’exposition du MEG. « On remarque chez nombre d’artistes aborigènes contemporains une très forte exaspération, qui peut même apparaître agressive. Or la violence de ces revendications peut précisément faire entrer ces artistes dans le champ de l’art contemporain », relève Stéphane Jacob.

Une preuve de la vitalité créatrice des Aborigènes ? Sans aucun doute. Puissamment enraciné dans une culture ancestrale, leur art continue de se renouveler et d’innover. Ainsi, en 2010, un nouveau mouvement artistique, celui des sculptures en ghostnet, a émergé en Australie, cette fois au sein des populations insulaires du détroit de Torrès. « Ghostnet » ? Ce sont les « filets fantômes » (« ghost nets ») de pêche de plusieurs dizaines de kilomètres de long, illégaux, perdus ou abandonnés à l’approche des gardes-côtes par les chalutiers sévissant dans la mer de Timor et d’Arafura. Ces filets à la dérive endommagent la grande barrière de corail, et tuent nombre d’espèces marines protégées (baleines, tortues, dugongs, raies, poissons-scies, etc.) qui s’y retrouvent emprisonnées. Face à ce fléau qui met en danger la biodiversité, chercheurs, gardes-côtes et artistes ont décidé de se mobiliser en récupérant ces filets non biodégradables et non recyclables et les utiliser pour réaliser des sculptures d’animaux marins. Si ces sculptures témoignent de l’urgence d’une prise de conscience écologique pour la biodiversité, elles mettent aussi en pleine lumière une catastrophe culturelle pour les populations indigènes d’Australie.

Car à travers les animaux, la terre, les océans, c’est l’identité même et la culture des autochtones australiens qui est menacée – comme l’a exprimé l’artiste Sid Bruce Short Joe lors de l’inauguration de l’exposition de ses sculptures par Stéphane Jacob à l’Aquarium de Paris cet été, présentée au siège des Nations unies à Genève, jusqu’au 30 septembre 2017 : « Les filets fantômes sont une pollution terrible […]. Quand j’étais jeune, nos eaux regorgeaient de poissons-scies, kampainyinh dans notre langue. Un poisson très important dans notre culture, qui a aujourd’hui disparu. Avec lui, une partie de notre identité culturelle s’est évanouie […]. Poissons et animaux sont nos totems. Ce sont mes ancêtres, ils définissent la terre à laquelle j’appartiens. Lorsque nous mourrons, nous devenons des totems ; ils font partie de nous et nous faisons partie d’eux. Nous leur rendons hommage par nos chants et nos danses », a-t-il expliqué. Avec ces animaux, c’est aussi une civilisation humaine qui risque de disparaître.

« L’effet boomerang. Les arts aborigènes d’Australie »,
jusqu’au 7 janvier 2018. Musée d’ethnographie de Genève, boulevard Carl-Vogt 65, Genève (Suisse). Ouvert du mardi au dimanche de 11 h à 18 h, fermé le lundi. Tarifs : 8 et 5,50 € (9 et 6 CHF). www.ville-ge.ch
« Exposition d’art aborigène australien »,
jusqu’au 31 octobre 2017. Sculpture Park Wesenberg, Am Weissen See 3, Wessenberg (Allemagne). Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 16 h, fermé le lundi. Entrée libre. Organisée par la Galerie Arts d’Australie – Stéphane Jacob. kuenstlerbeiwu.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°704 du 1 septembre 2017, avec le titre suivant : L’art aborigène redoutable arme identitaire

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