Vendredi 6 décembre 2019

ETHNOGRAPHIE

L’agitateur de Neuchâtel

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 13 décembre 2017 - 998 mots

Fermé pendant plusieurs années pour rénover et réaménager ses espaces d’exposition, le Musée d’ethnographie a rouvert ses portes, fin novembre, revendiquant un rôle de provocateur.

Neuchâtel. En 1872, James-Ferdinand de Pury (1823-1902), qui a fait fortune au Brésil dans les plantations de tabac, prend possession de la majestueuse maison qu’il s’est fait bâtir, à Neuchâtel sur la colline Saint-Nicolas au-dessus du lac. Douze ans plus tard, en 1904, la villa de Pury, léguée à la ville, se transforme en un musée d’ethnographie (MEN). Dans les années 1950 et 1960, Jean Gabus, qui dirige le MEN entre 1945 et 1986, opère d’importantes transformations sur la villa et le musée. La demeure, lieu d’exposition des collections permanentes, était, depuis lors, restée dans son jus. Quand en 2013, l’Atelier Manini Pietrini, le cabinet d’architecte neuchâtelois sélectionné, commence à s’atteler à sa restauration, celle-ci fait grise mine : les parties des murs extérieurs en molasse sont détériorées, les toitures à la Mansart et les ferblanteries dégradées, l’ancienne couverture, faite d’ardoises, a été remplacée par de l’Eternit.

Villa, Black Box et Octogone

« Notre première mission a été la conservation du patrimoine. On ne peut pas intervenir de façon lourde sur une bâtisse historique classée », explique l’architecte Guido Pietrini. Après déménagement et inventaire des 50 000 pièces des collections qui étaient entassées dans les combles, les travaux ont consisté, dans un premier temps, à restaurer les pierres des façades, les fenêtres qui ont été dotées d’un verre isolant, et à rétablir une toiture en ardoises. La rénovation s’est accompagnée d’une réorganisation intérieure complète du bâtiment. Le rez-de-chaussée et le premier étage de la villa - qui étaient auparavant en partie occupés par l’administration - sont désormais entièrement dédiés aux expositions et à l’accueil du public. Les bureaux, articulés autour d’un patio lumineux, ont été déplacés sous les combles, tandis que le dispositif muséographique aménagé par Jean Gabus, dans les années 1950, était supprimé. Adieu parois, coques et vitrines ! Ce grand nettoyage a permis de retrouver le puits de lumière central. « Après avoir démonté ces aménagements, nous avons découvert un décor riche d’enduits et de peintures en faux marbre, de menuiseries raffinées et de papiers peints que nous avons souhaité préserver », poursuit l’architecte. La solution adoptée a consisté à installer un rideau noir tombant sur les parois. Celui-ci dissimule le décor, tout en unifiant le parcours muséographique.

Les deux autres bâtiments qui forment le MEN, la Black Box et l’Octogone, construits dans le prolongement de la villa dans les années 1950 pour la première, et dans les années 1980 pour le second, seront l’objet de travaux ultérieurs. « La rénovation de la Black Box, qui accueille les expositions temporaires, devrait être achevée en septembre 2018 et l’exposition inaugurale s’ouvrir début 2019 sous la houlette de la nouvelle direction », précise Marc-Olivier Gonseth, le directeur du MEN dont le mandat arrive à échéance au printemps. L’Octogone, qui relie la villa à la Black Box, fera lui l’objet d’un lifting entre 2018 et 2021.

Déranger et donner à penser

Les points forts des collections du MEN ? Ses pièces africaines et en particulier celles d’Angola, son fonds océanien, sa section d’art du Bhoutan et son ensemble d’art du Grand Nord. Plusieurs dizaines d’entre eux se retrouvent dans l’exposition semi-permanente d’ouverture, « L’Impermanence des choses », organisée sous la forme de tableaux poétiques courant sur les deux étages de la villa. Les éclairages soignés et tamisés magnifient les objets sélectionnés. Les passages entre les salles, gainés de métal brut, se marient harmonieusement avec le noir des tentures.

« Exposer, c’est déranger, troubler, donner à penser. Ouvrir le débat »
, martelait, en son temps, Jacques Hainard, conservateur du MEN de 1980 à 2006, qui concevait son musée comme un garde-fou. Marc-Olivier Gonseth a maintenu le cap depuis le début des années 2000. En témoigne le ton humoristique, parfois ironique, ou résolument provocateur de son exposition de réouverture. Le visiteur retrouvera, salle après salle, ce qui fait l’originalité du MEN : télescopages, autour de grandes questions anthropologiques, entre pièces appartenant à des champs géographiques, ethniques et chronologiques très différents, entrecroisements d’objets d’art anciens et contemporains, de pièces ethnologiques avec des reliques ou icônes de la société de consommation, parti pris de transversalité, (auto-)critique sur la manière d’exposer des objets ethnographiques. Un point d’orgue avait été atteint, en 2003, avec l’exposition « Le Musée cannibale », réflexion provocante sur le désir de se nourrir des autres qu’entretient tout musée ethnographique. L’affiche représentait un hachoir de boucher fiché au milieu du crâne d’un masque Punu du Gabon, posé sur une planche à découper.

Histoire coloniale
Cet humour, teinté de provocation, est patent dès la deuxième salle du parcours baptisé « L’Impermanence des choses ». « Poids », réunissant mille poids ashanti à peser l’or, est une réflexion sur le poids moral qui renvoie à l’histoire coloniale et aux relations de domination entre les peuples, mais aussi à la pesanteur de ces milliers d’objets et d’archives accumulés dans les réserves. La salle « Ambassades », mise en scène de façon à recréer l’atmosphère ouatée du salon d’un diplomate, est une charge joyeuse et iconoclaste (les vitrages des fenêtres ont été recouverts de filtres roses) contre les cadeaux officiels, ces allégories de la paix sortis des ateliers de Ceausescu, de Staline ou de la dynastie de Mehmet Ali en Égypte.

Au premier étage de la villa, « Bazars » évoque les parcours, sinueux et parfois tortueux suivis par les objets. Qu’ils aient été rapportés par des missionnaires férus d’art nègre, des administrateurs coloniaux ou des amateurs fortunés comme André Krajewski, « un Polonais, presque toujours ivre, qui établit ses affaires à Tahiti sur le dos des petits épargnants », nota, dans ses carnets, Elsa Triolet. Elle le croisa à Tahiti en 1920. Krajewski a rapporté une belle collection du Pacifique et des îles Marquises qui a contribué à enrichir la section Océanie du MEN.

L’IMPERMANENCE DES CHOSES,
jusqu’au 31 décembre 2019, Musée d’ethnographie de Neuchâtel, 4, rue Saint-Nicolas, CH-2000 Neuchâtel, www.men.ch
Légende photo

La Villa de Pury, qui abrite le musée d'ethnographie de Neuchâtel © Photo : Alain Germond / Musée d’ethnographie de NeuchaÌ‚tel

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°491 du 15 décembre 2017, avec le titre suivant : L’agitateur de Neuchâtel

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