Dimanche 12 juillet 2020

L’affaire Yves Bouvier prend de l’ampleur

Par Vincent Noce · lejournaldesarts.fr

Le 18 mai 2015 - 914 mots

PARIS [18.05.15] - Le deuxième étage de la fusée Bouvier est parti. L’histoire rocambolesque mettant aux prises le transporteur et marchand suisse Yves Bouvier et Dmitri Rybolovlev s’est encore envenimée avec la plainte de la fille de Jacqueline Picasso pour vol et recel. Selon les informations recueillies par Le Journal des Arts, le milliardaire russe, basé à Monaco, s’est porté partie civile dans la procédure.

La semaine dernière, Olivier Thomas, associé d’Yves Bouvier, a été interpellé à Paris par la Brigade de répression du banditisme. Il a été gardé à vue 48 heures, avant d’être relâché mercredi soir. Il attend désormais d’être convoqué par la juge d’instruction, à laquelle il n’a pu être présenté le long week-end de l’Ascension. Samedi le Freeport du Luxembourg, dont il est le président, a publié un communiqué laconique mentionnant qu’il restait « à la disposition de la Justice ».

L’enquête pour vol, recel et escroquerie a été ouverte le 23 mars, dix jours après la plainte déposée par Catherine Hutin-Blay, fille de Jacqueline Picasso, la veuve de l’artiste. Celle-ci raconte avoir pris contact en 2008 avec Olivier Thomas et sa compagnie Art Transit, au moment de la vente du Mas de Notre-Dame-de-Vie, à Mougins, une des propriétés de Picasso sur la côte d’Azur. Elle lui avait demandé de déménager une partie de la collection et de la placer dans un garde-meubles d’Art Transit à Gennevilliers (Hauts-de-Seine). Ils ont développé une relation de confiance, au point qu’elle lui a remis douze oeuvres à vendre deux ans plus tard. Mais leurs relations ont commencé à se dégrader quand, en 2014, Catherine Hutin s’est rendue à Gennevilliers pour un inventaire. Elle dit n’avoir pu pénétrer dans son box qu’à grand peine, après avoir menacé de faire appel à la police et un huissier. Elle a déclaré à la police avoir été intriguée par la présence de certificats d’exportation en blanc. Deux semaines plus tard, quand elle est revenue, elle a eu « l’impression » que des oeuvres et des objets auraient été déplacés. Elle explique avoir par la suite rompu tout lien avec Olivier Thomas.

Quand a éclaté le scandale opposant Yves Bouvier à Rybolovlev à propos d’une quarantaine de tableaux vendus par l'entrepreneur suisse, la fille de Jacqueline Picasso aurait été stupéfaite d’apprendre que deux portraits de sa mère, qui proviendraient de son box à Gennevilliers, auraient intégré la collection du collectionneur russe. Répondant vendredi au téléphone, le bureau parisien d’Art Transit s’est refusé à tout commentaire. La holding suisse Art Transit, basée à Genève, présidée par le père d’Yves Bouvier, n’a pas répondu aux messages, pas plus que la galerie genevoise d’un troisième personnage cité dans la procédure, le Français Jean-Marc Peretti.

Des restaurations suspectes
Le trio, qui est associé dans l'ouverture en septembre du Freeport de Luxembourg, apparaît dans le récit troublant d’un restaurateur, qui dit avoir été employé à l’époque par Natural Le Coultre, la compagnie d’Yves Bouvier. Flavio Capitulano a témoigné avoir été appelé en 2012 par Peretti, puis par Bouvier, pour « une intervention » sur plusieurs tableaux qui proviendraient du box de Catherine Hutin-Blay. Olivier Thomas lui aurait assuré avoir obtenu ces oeuvres de l’atelier de Picasso, censées être présentées à un important client. Le restaurateur a formellement reconnu les deux portraits, datés de 1957, l’un représentant Jacqueline avec un éventail et une mantille espagnole, l’autre en train de se coiffer. Leur valeur est estimée autour de six à sept millions d'euros par Catherine Hutin-Blay dans sa plainte, qui affirme n'avoir jamais été mise au courant de l'intervention d'un restaurateur.

« Nous n’avons pas connaissance d’une telle enquête », a déclaré l’avocat suisse d’Yves Bouvier, Me David Bitton, à La Tribune de Genève, assurant que toutes les acquisitions de son client étaient légitimes. « Mon client n’a jamais entendu parler de Picasso volés », a renchéri son défenseur parisien, Me Luc Brossollet, soulignant qu’il avait toujours accompagné ses achats « d’un certificat Artloss qui prouve qu’il ne s’agit pas d’une œuvre volée ».

Des conséquences incalculables
Même si l’innocence des trois hommes venait à être confirmée, la brèche dans la confiance pourrait mettre les ports francs dans le monde dans une position délicate. Mis en examen fin février pour escroquerie et complicité de blanchiment à Monaco, Yves Bouvier avait préféré démissionner de la présidence du Freeport pour laisser la place à son ami Olivier Thomas. La compagnie n’a pas précisé ce qu’elle ferait si ce dernier était à son tour mis en examen. Bouvier avait aussi inauguré un port franc à Singapour, dont il est devenu résident, où ses avoirs sont désormais en partie gelés. Il est aussi co-actionnaire avec la municipalité du port franc de Genève, où le parquet a refusé cependant de placer ses biens sous séquestre, au nom de la présomption d'innocence. Les autorités expliquent, que de toute manière, l'essentiel de sa fortune, estimée à plusieurs centaines de millions d'euros, se trouverait dans des comptes off shore.

Le projet d’installation d’un quartier de galeries et métiers d’art sur l’île Séguin confié à Yves Bouvier par le député-maire de Billancourt paraît plus menacé encore. Il en est de même de toutes les participations ou partenariats dont il pourrait disposer dans les galeries parisiennes qui ont traité avec lui depuis une bonne quinzaine d'années. Sans entrer dans le détail, Bouvier a indiqué à la télévision suisse qu’il préférerait désormais se retirer de ses projets plutôt que de les mettre en péril. C'est un empire invisible du marché de l'art planétaire qui risque de s'écrouler.

Légende photo

Yves Bouvier, marchand d'art et fondateur de la société immobilière SCI R4 © Vanessa Franklin / R4

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