Architecture

La ville face à la nostalgie des ruines

Par Olympe Lemut · L'ŒIL

Le 1 septembre 2022 - 372 mots

Un flâneur qui arpente le quartier Batignolles Cardinet dans le nord de Paris sera certainement frappé du contraste entre les immeubles neufs et les bâtiments des années 1890.

D’un côté, du béton préformé recouvert de revêtements colorés, de l’autre, de la pierre et des toits en zinc. Ce quartier, anciennement gare de marchandises de la SNCF, est sorti de terre en moins de dix ans et constitue le plus gros chantier d’urbanisme de ces dernières décennies à Paris. Mais, deux ans après, les permis de construire modificatifs se multiplient sur les immeubles neufs. Comment le neuf peut-il être déjà dégradé ? À en croire le philosophe Bruce Bégout, ce serait un phénomène typique des nouveaux quartiers de nos villes contemporaines. Il pointe du doigt « l’accélération » inhérente à la société capitaliste, qui mène à produire vite des bâtiments de mauvaise qualité. En conséquence, le concept de « ruine » cher aux romantiques a été remplacé au XXe siècle par celui des « gravats » ou des « décombres ». Car l’accélération capitaliste ne laisse plus le temps aux bâtiments de devenir ruine, elle prévoit leur destruction dès la conception, une sorte d’obsolescence programmée. La construction de bâtiments extraordinaires telle la tour Triangle de Paris n’est qu’une illusion, car ces bâtiments ne dureront pas un siècle.

Face à cette perte de sens de l’architecture, qui transforme les villes en « junkspace » selon l’architecte Rem Koolhaas, les humains cherchent des lieux intermédiaires qui ressemblent à des ruines. Loin des sites patrimoniaux « fétichisés », selon Bruce Bégout, les citadins partent explorer les friches urbaines, notamment celles des années 1970 : c’est le mouvement de « l’urbex », né à la fin des années 1980. Usines abandonnées, tours de logements HLM et sièges sociaux de banlieue sont autant de lieux préservés de l’accélération du temps. L’historien Nicolas Offenstadt y voit même l’occasion de faire « une autre histoire sociale », sur le terrain, et de résister à l’emprise du capitalisme sécuritaire sur la ville. Ces explorations plus ou moins légales ont donné naissance à un genre de livres photo, souvent à visée esthétisante, où le contexte historique et social des bâtiments est oublié. Mais il est à craindre que ces ruines modernes soient elles aussi rénovées ou reconstruites, car dans une société de consommation, nul n’échappe au mouvement perpétuel.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°757 du 1 septembre 2022, avec le titre suivant : La ville face à la nostalgie des ruines

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