La Turquie instrumentalise son patrimoine

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 23 mai 2017

La politique patrimoniale du gouvernement du président Recep Tayyip ErdoÄŸan insiste sur la grandeur de l’Empire ottoman, sans craindre d’écarter les symboles qui ne vont pas dans le sens de son récit.

Le 12 janvier 2015, Recep Tayyip Erdogan recevait Mahmoud Abbas au majestueux palais présidentiel d’Ankara, entouré d’une haie de guerriers portant armures, casques, épées, chaînes et autres vêtements d’époque. Folklorique ? Certes, mais surtout révélateur de la vision politique nationaliste et islamique de son président, nostalgique de l’Empire ottoman. Or, depuis l’arrivée au pouvoir de son parti, l’AKP, en 2002, la Turquie porte un intérêt nouveau à son patrimoine. « Jusqu’au début des années 2000, le mot patrimoine n’existait pas dans la langue turque ; il n’était pas stabilisé. Désormais, il est utilisé par l’institution publique », observe Muriel Girard, enseignante-chercheuse à l’Ensa-Marseille, spécialiste du patrimoine turc. Or, à travers le patrimoine, celui qui vient d’obtenir les pleins pouvoirs grâce au référendum du 16 avril 2017 et qu’on qualifie parfois de « nouveau sultan » édifie un inquiétant roman national.

Un enjeu touristique majeur pour le pays
De fait, depuis les années 2000, le gouvernement turc mène une politique ambitieuse pour mettre en valeur son patrimoine et développer les investissements dans les fouilles et les universités. La Turquie devient alors l’un des vingt-cinq donateurs les plus généreux de l’Unesco. Depuis 2010, sept sites ont été ainsi classés au patrimoine mondial de l’Unesco et soixante-douze autres figurent désormais sur la liste indicative. « La Turquie avait très peu de sites classés avant 2009. Aujourd’hui, l’Unesco lui sert de vitrine : à travers elle, la Turquie entend à la fois développer le tourisme et se positionner sur la scène internationale », analyse Martin Godon, directeur du pôle archéologie de l’Institut français des études anatoliennes (Ifea) à Istanbul. Le but semble ainsi moins de stimuler la recherche que l’activité économique. « Les directives donnent aux archéologues des rôles de conservateurs et de restaurateurs plutôt que de chercheurs. L’État turc, qui délivre chaque année les permis de fouille, leur demande de valoriser les sites par des circuits touristiques et des restaurations », indique Martin Godon. Par ailleurs, cet investissement sur le tourisme patrimonial reste assujetti à un certain récit national. Ainsi, si l’on examine les sites proposés par la Turquie pour un classement au patrimoine mondial de l’Unesco, seulement quatre sont chrétiens et sept « multiculturels ». Les autres sont « antiques » ou « islamiques ». D’ailleurs, sur le terrain, les circuits touristiques ne passent pas, par exemple, par la Cappadoce chrétienne ottomane, dont les sites sont laissés à l’abandon.

des monuments restaurés et d’autres laissés à l’abandon
De fait, au fil de l’histoire, la valorisation du patrimoine a toujours été fonction de l’idéologie et du positionnement politique du pouvoir en place. En 1923, le fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk, entend ainsi rompre avec l’Empire ottoman par une culture nationale du territoire, un nationalisme du droit du premier occupant, pour autant qu’il ne soit ni assyrien ni arménien, c’est-à-dire pas chrétien. Les kémalistes ont ainsi multiplié les références aux Hittites qui vivaient au cœur de l’Anatolie au IIe millénaire av. J.-C. « Cette politique est marquée par la folklorisation des spécificités régionales et la négation des identités non turco-musulmanes aussi bien que par la dépréciation, voire l’enfouissement, du passé ottoman », analyse Muriel Girard. À ce titre, les patrimoines arménien, kurde, grec ou rum sont laissés à l’abandon ou détruits. Ce récit national se recompose partiellement dans les années 1970 avec la « synthèse turco-islamique », qui tend à réintégrer des références explicites à l’islam dans le récit national, sans toutefois remettre en question les principes du kémalisme.

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002, le récit national insiste sur la grandeur de l’Empire ottoman. Dès lors, les vestiges de cette période sont mis en valeur : « Edirne, ancienne capitale de l’Empire ottoman, qui avait été laissée à l’abandon, bénéficie depuis une dizaine d’années de campagnes de restauration des bâtiments dont la plupart se trouvaient détruits », observe Martin Godon. Mais aussi, ses symboles sont réactivés et exaltés. À Istanbul, la mosquée Süleymaniye est rénovée et son quartier, typiquement ottoman, lieu de résidence des vizirs et des grands juges au XVIe siècle, reconstruit flambant neuf : « Les anciennes maisons en bois ont été détruites et reconstruites. Selon moi, ce qui importe aux Turcs est moins l’authenticité que la référence symbolique », avance Muriel Girard. C’est ainsi que, dans l’architecture contemporaine turque se développe un style néo-ottoman témoignant de la rupture avec la république laïque. En 2013, le gouvernement turc prend la décision de raser le parc Gezi, symbole du kémalisme et d’une Turquie ouverte, pour reconstruire la caserne Taksim – édifiée en 1806 sous le règne du sultan Selim III et détruite en 1940 – devant abriter un centre commercial. En 2014, Erdogan inaugure son palais présidentiel, bâti dans un style néo-seldjoukide, évoquant la première dynastie turque qui régna sur l’Orient du XIe au XIIIe siècle.

D’autre part, dans la lignée de cet Empire ottoman qui permettait une certaine coexistence entre les peuples, la Turquie, qui au début des années 2000 espérait intégrer l’Union européenne, semble mettre désormais en avant la diversité de son patrimoine… sans craindre les paradoxes. Ainsi, en 2015, le « paysage culturel de la forteresse de Diyarbakır et les jardins de l’Hevsel » sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Or, Diyarbakır, habitée principalement par des Kurdes, est considérée par ces derniers comme la capitale du Kurdistan turc, dans le sud-est anatolien. De l’automne 2015 à mars 2016, la vieille ville de Diyarbakır est le théâtre d’affrontements entre des groupes armés issus du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et les forces de sécurité turques. À cette occasion, l’exécutif prononce l’expropriation de l’ensemble des parcelles privées de la vieille ville et présente un projet de réaménagement caractéristique de l’AKP (reconstruction de bâtiments aux allures de décors en carton-pâte, lecture idéologique du passé et refoulement de la population d’origine). « La rapidité avec laquelle les machines-outils et autres camions-bennes ont investi ce bâti historique, sans concertation avec la municipalité ni présentation précise des objectifs, laisse présager une réhabilitation tenant plus de la reconstruction que d’une rénovation », constate Martin Godon. Une façon, sans doute, de « dékurdifier » la ville.

Un patrimoine arménien effacé
Qu’en dit l’Unesco ? L’organisation, qui reçoit de la Turquie une importante contribution financière, a pour l’heure fermé les yeux. De même, elle peine à défendre le patrimoine arménien, comme le souligne Haroutioun Khatchadourian, auteur de Localités et biens cultuels arméniens dans la Turquie ottomane, un patrimoine en destruction [éd. Union internationale des organisations Terre et Culture, 2016] : « En 2011, quelques heures avant l’inauguration d’une exposition de photographies d’un patrimoine emblématique de l’Arménie, “L’art des khatchkars, croix de pierre arméniennes” à la Maison de l’Unesco à Paris, une carte historique a été supprimée. Il est vrai que cette carte empiète sur deux États voisins, la Turquie et l’Azerbaïjan, qui s’acharnent depuis un siècle à supprimer toute trace arménienne de la mer Méditerranée à la mer Caspienne », dénonce-t-il. Car la Turquie semble de fait ne pas reconnaître l’héritage arménien, comme en témoigne le classement au patrimoine mondial de l’Unesco du site d’Ani, cité médiévale surnommée la « ville aux 1 001 églises » avant d’être conquise par les Turcs et détruite petit à petit : « Désormais, la Turquie détruit jusqu’à l’information relative à la culture arménienne. Le nom de la cité d’Ani a été turquifié sur le site du ministère de la Culture et du Tourisme de Turquie et nulle part il n’est indiqué qu’il s’agit d’un site arménien », observe Haroutioun Khatchadourian. « De même, l’église arménienne d’Akhtamar, sur le lac de Van, en Turquie orientale, a été restaurée, mais le site dans son ensemble a été quasiment détruit. Cependant, une fois encore, son nom a été turquifié par la suppression de la lettre h et, sur les lieux, les panneaux d’information, par ailleurs corrects, semblent ignorer qu’il s’agit du patrimoine arménien. Et c’est aussi le cas sur le site Internet du ministère de la Culture et du Tourisme. Enfin, l’église a été transformée en musée, comme un petit nombre de monuments arméniens, dans le meilleur des cas. »

En effet, l’annihilation du patrimoine arménien semble se poursuivre de façon continue depuis le début du génocide arménien en 1915, par des reconversions des églises arméniennes – en mosquées, centres culturels ou sportifs, cinémas, granges ou encore dépôts d’ordures – ou par une destruction du pouvoir turc, comme les démolitions pour la construction de routes ou la réalisation de travaux publics. « Les signes d’un crime de guerre selon la résolution 2347 de l’Onu du 24 mars 2017 sont manifestes dans la destruction de son architecture et de son patrimoine. Ce qui se produit actuellement pour le patrimoine arménien est particulièrement préoccupant. N’oublions pas que la Turquie est membre de l’Otan et candidate à l’entrée dans l’Union européenne », s’inquiète Haroutioun Khatchadourian.

L’octroi des pleins pouvoirs à Recep Tayyip Erdogan par le référendum du 16 avril 2017, un an après le durcissement du régime suite à la tentative de putsch de 2016, laisse peu de place à l’optimisme. Les défenseurs de la laïcité vont d’ailleurs jusqu’à redouter de voir Sainte-Sophie transformée en mosquée. Édifiée au VIe siècle, cette basilique où les empereurs byzantins étaient couronnés avait été convertie en mosquée après la conquête ottomane de 1453, qui l’avait dotée de minarets élevés autour de son dôme byzantin. Dans les années 1930, la république laïque de Mustafa Kemal Atatürk en avait fait un musée. En 2016, des prières quotidiennes en son sein à l’occasion du ramadan avaient ravivé les inquiétudes sur la transformation du monument en mosquée, destinée à devenir le symbole d’une Turquie qui s’affirme en tant que nation musulmane.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°702 du 1 juin 2017, avec le titre suivant : La Turquie instrumentalise son patrimoine

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