La photographie à fleur de chair

L'ŒIL

Le 1 novembre 1998

Tous les deux ans, en novembre, Paris se met à l’heure de la photographie. Cette année, pas moins de quatre-vingt expositions vont célébrer le thème du corps et de la ville, évoquer les notions d’enfermement ou d’intimité. L’Œil vous propose ses coups de cœur en forme de visite guidée à Londres sur les pas de Sergio Larrain ou dans les rues sombres de New York avec Weegee.

Une biennale autour de la photographie-témoignage
Que l’on ne s’attende pas à trouver dans le programme de l’édition 98 du Mois de la Photo un vaste panorama de la création plasticienne. Résolument classique dans la majorité de ses choix, la fameuse biennale entend souligner davantage la pérennité d’un art en évoquant ses moments les plus forts, notamment lorsque la photographie devient l’outil d’un engagement social, politique, personnel. Michael von Graffenried en Algérie, Jane Evelyn Atwood dans les prisons de femmes, David Seymour auprès des enfants de l’après-guerre, et même Weegee dans la jungle new-yorkaise nous rappellent – s’il en était encore besoin – que toute photographie porte un témoignage s’inscrivant un jour ou l’autre dans l’Histoire, et contribuant bon gré mal gré à son déchiffrage. Mais la photographie témoigne aussi de l’époque qui la voit naître, de notre manière de voir le monde – et nous-mêmes –, selon des références variables d’une période à l’autre. Notre regard évolue, en fonction de ce qu’il apprend à la lecture des travaux de générations successives d’hommes, d’images. Sans doute aujourd’hui est-il plus proche de la vision contemporaine d’un Johan Van der Keuken, et plus apte à comprendre la démarche poétique d’un Duane Michals. À défaut de prétendre à l’exhaustivité, les nombreuses expositions présentées à Paris permettent ainsi de « faire le point » – c’est bien le moins en matière de photographie –, et de se poser quelques questions sur notre rôle de voyeur/décodeur, avant de se livrer sans retenue ni complexe à une véritable fête du regard.

Sergio Larrain et les fantômes de Londres
Révélation des Rencontres d’Arles 1991, le Chilien Sergio Larrain y présentait le résultat de ses promenades dans le Valparaiso des années cinquante. Pablo Neruda, qui l’avait guidé, accompagné dans le dédale des rues, dévalant la montagne vers le Pacifique, avait signé les textes de son premier livre de photos (éditions Hazan). On avait alors évoqué l’ombre tutélaire de Robert Frank, pourtant inconnu sur ces rivages en cette lointaine époque. La présentation des photographies réalisées à Londres par le même Sergio Larrain nous renvoie de manière encore plus pertinente à celles du Frank des Américains. S’agit-il d’une coïncidence ? Ou peut-on parler d’influence ? Larrain effectue ses prises de vues en 1958 et 1959, au moment où sort en France la première édition des Américains. Le livre a pu bouleverser son regard, comme il le fera par la suite pour des milliers d’autres. Frank lui-même n’a-t-il pas photographié Londres avant de s’embarquer pour les États-Unis ? Comme lui, Sergio Larrain dresse le portrait d’une ville engoncée dans ses brouillards, raidie dans ses conventions, juste avant qu’elle ne bascule dans l’ère pop et ne devienne la « swinging London » de légende. Ces gentlemen de la City ne sont que les fantômes d’un ordre en voie de disparition. Larrain les shoote au 50 mm, vite, en marchant, sans souci de lécher ses cadrages. Il capte la fragilité transitoire d’un monde à peine sorti de la guerre, avec ces visages encore marqués par les privations, et ces promesses d’un nouvel âge dans les attitudes beat désenchantées de quelques étudiants des beaux-arts.
- Fnac Montparnasse, 3 novembre-11 janvier. Un livre, Londres, paraît au même moment aux éditions Hazan, 40 ill., 64 p., 150 F, ISBN : 2-85025-603-X.

La compassion de Weegee pour les oiseaux de nuit
Cet homme incarne la jouissance de photographier. Sans autre but que celui de coller à la vérité, tout en participant au chambard permanent d’une métropole superlative : New York City. Né en Autriche en 1899, Arthur Fellig, alias Weegee, émigre encore enfant aux États-Unis. La trentaine passée, après avoir effectué tous les métiers, il se trouve un job de reporter dans un quotidien populaire. Il prend alors ses quartiers dans les commissariats de police, pour être mis plus rapidement au courant des faits divers. Et le New York des années quarante n’en est pas avare. Il ne se passe pas de nuits sans que la guerre des gangs ne fournisse son lot de cadavres allongés sur le trottoir. Sans compter les crimes passionnels, les infanticides, les accidents et les suicides. « Ma chambre était si encombrée de photos de meurtres invendues que j’avais l’impression d’habiter une annexe de la morgue municipale », se souvient-il. Pourtant, il y a quelque chose de jubilatoire dans cette manière de photographier toutes ces tragédies urbaines, cet empressement à se trouver le premier sur les lieux – quitte à bricoler la radio de sa vieille Chevrolet pour capter la longueur d’ondes du service des urgences... Weegee écrit en images un théâtre de la turpitude humaine qui tient de Céline et de Brecht. Et lorsqu’il tourne son objectif vers ses bistrots préférés, dans le quartier du Bowery, c’est encore pour cadrer le grotesque dont il se sait partie prenante. Derrière la verve et le rire pointe alors une vraie compassion pour tous les oiseaux de nuit.
- Maison européenne de la Photographie, 18 novembre-14 février.

Les natures mortes de Luigi Ghirri
Au début des années soixante-dix, lorsque le petit monde de la « fine art photography » ne jurait encore que par le noir et blanc, Ghirri, déjà, osait la couleur. Le fait était d'autant plus inusité que sa démarche était intimiste, teintée d’un humour discret, subliminale presque. En tout cas difficile à détecter au premier coup d’œil. Aujourd’hui, six ans après sa disparition, ses images sont toujours une invitation au jeu – à condition que le regard soit lui-même déjà cultivé. Car un Ghirri ne se dévoile pas devant n’importe qui. Il sollicite une attention, une lecture à plusieurs niveaux, sans donner toutes les clés. Certaines photographies sont ainsi proposées comme des rébus, de petites énigmes refermées sur elles-mêmes dont la solution, poétique, surréaliste ou simplement cocasse, demande une certaine forme de complicité avec leur auteur. Il ne s’est d’ailleurs pas contenté, au fil de son œuvre, de ces jeux du hasard et de la forme. Son intérêt pour le travail du peintre Morandi l’a amené, au cours de fréquentes visites dans son atelier, à créer des images en résonance avec son œuvre : épure des lignes, équilibre des compositions linéaires, rendu des couleurs, de la substance de cette terre italienne qu’il a tant aimée, dans l’infinie variété de ses ocres.
- Fnac Saint-Lazare, 27 octobre-9 janvier. Un livre, Luigi Ghirri, Voyage dans les images, paraît aux éditions En Vues, 200 p., 195 F.

David Seymour, engagé social
Se souvient-on que David « Chim » Seymour fut le co-fondateur, en 1947, de l’agence Magnum avec Robert Capa, Henri Cartier-Bresson et George Rodger ? Il en restera président jusqu’à sa mort, lors de la crise de Suez en 1956. Ses grands reportages sont devenus des classiques de ce que l’on a désigné aux États-Unis sous le terme de « concerned photography », dont Eugene Smith demeure l’une des figures les plus remarquables et les plus contestées (L’Œil n°500). Seymour est présent au cœur des conflits sociaux et des guerres civiles, pour témoigner de causes qu’il estime justes : il se trouve aux côtés des républicains en Espagne, dans les usines occupées à Paris en 1936. Photographe de reconnaissance dans l’armée américaine de 1942 à 1945, il se penche – à la demande de l’Unesco – sur le sort des enfants dans l’Europe d’après-guerre. Ses images les plus connues datent de cette période. Avec Seymour disparaît un certain humanisme, qui savait user sans arrière-pensée du sens tragique pour mieux faire passer ses messages.
- GENTILLY, Maison Robert Doisneau, 28 novembre-7 février. Un livre, Chim, The photographs of David Seymour est publié par Bullfinch Press Book-Little, Brown and Company.

Atwood au cœur des prisons
Les tribunaux envoient de plus en plus de femmes en prison. La plupart du temps pour des délits mineurs – prostitution, chèques en bois, vol à l’étalage – résonant comme autant de conséquences de la grande pauvreté en milieu suburbain. Jane Evelyn Atwood a toujours su demeurer attentive face à la misère des femmes. Elle s’est rendue cette fois là « où les anges ont peur de passer ». Au cours des dix dernières années, elle a visité les prisons d’Europe, à l’est comme à l’ouest, ainsi que celles des États-Unis, son pays d’origine. Atwood n’est pas un témoin silencieux. Elle dialogue avec celles qui sont à la fois ses sujets et ses modèles, devient un relais vers le monde extérieur, une voix pour celles qui sont condamnées au silence. On retrouve ici la photographe engagée, active sur son territoire pour mieux mettre en lumière les dysfonctionnements de la société et prendre la défense des éclopées du système. Une telle démarche ne peut s’effectuer sans courir le risque d’un pathos convenu qui, finalement, ne changerait rien à quoi que ce soit : Atwood sait aller bien au-delà, avec son mélange de pudeur et de détermination, sa grande maîtrise technique aussi. On se souvient de la photographie de Cartier-Bresson montrant le bras et la jambe d’un prisonnier passant à travers les barreaux, de cette économie d’effets qui en disait bien plus que de pesantes démonstrations. On se souviendra de la même manière de cette image toute simple – et si terrible dans ses sous-entendus – réalisée par Jane Evelyn Atwood : celle d’un couffin de bébé déposé devant la porte close d’une cellule.
- Maison de la Villette, 29 octobre-31 janvier.

Le culot de Michael von Graffenried
Il faut un certain culot – et une bonne dose de courage – pour parcourir aujourd’hui l’Algérie en prenant des photos... Von Graffenried a l’habitude de se glisser dans les milieux fermés. Au moins son précédent reportage était-il plus plaisant que réellement dangereux, puisqu’il avait pour cadre les camps de naturistes. Traité avec humour et une complicité sans doute un peu militante, le sujet témoignait d’un réel souci de partager une expérience tout en respectant les sacro-saintes règles du photojournalisme contemporain : distance, tension, information, signature d’auteur. Aborder la guerre civile algérienne pose de façon bien plus aiguë le problème de la visibilité, dans un pays où tout reporter est a priori considéré comme un provocateur anti-islamique ou un espion de l’autre camp. Il faut savoir cacher l’appareil, ne jamais donner l’impression que l’on est en train de cadrer, de déclencher, de réarmer, tous gestes qui font encourir un risque mortel. Michael von Graffenried a donc visé sans regarder, essayant tant bien que mal de tenir l’appareil à bonne hauteur. Pour compliquer la tâche, il a effectué ses clichés à l’aide d’un panoramique – plus difficile à maintenir à l’horizontale. Le résultat est important : il permet de mesurer la lourdeur du climat, dans la fuite des regards, la lassitude des gestes, la peur – brusquement déchirée par des rires d’enfants, petite lueur au fond d’un tunnel sans fin. On rapprochera ces images de celles, plus souvent reproduites dans les médias, d’Hocine (lauréat du World Press 1998), exposées à la Maison européenne de la Photographie du 18 novembre au 14 février.
- Parc de la Villette, 28 octobre-31 janvier. Un livre, Algérie-Photographies d’une guerre sans images, paraît aux éditions Hazan, 100 ill., 160 p., 195 F, ISBN : 2-85025-628-5.

Van der Keuken à corps perdu
L’œuvre de cet artiste hollandais s’inscrit dans l’une des thématiques du Mois de la Photo, « Le corps et la ville ». La variété des techniques employées – images fixes, cinéma, vidéo, installations – ainsi que les différents angles choisis imposaient une répartition sur plusieurs locaux. Dans chacun d’eux, plusieurs aspects de son travail sont traités en utilisant simultanément ses différents médiums : « Après des années de cinéma, dit-il, l’idée de l’image unique s’est peu à peu estompée dans mon esprit. En fait, la réalité semble autant être masquée que dévoilée par elle. Une seconde de film contient souvent plusieurs photogrammes chargés de sens. Ainsi, le choix de la seule vraie photo, voulue par moi, devient problématique... Peut-être que je photographie parce que le temps passe trop vite et peut-être que je filme parce que le temps me manque. »
- Institut néerlandais, 5 novembre-6 décembre. Maison européenne de la Photographie, 18 novembre-14 février. Maison de l’Amérique latine, 5 novembre-22 décembre.
Rétrospective des films : Galerie nationale du Jeu de Paume, jusqu’au 22 novembre.

La poésie de Duane Michals
La contribution la plus importante de Duane Michals à la photographie aura été de prouver qu’elle peut dialoguer avec n’importe quelle autre discipline artistique, voire, au besoin, s’y substituer. Révélé au public français par ses mises en séquences, il a depuis exploré bien d’autres domaines que cette application de la figuration narrative – pour emprunter un terme associé à la bande dessinée. L’art photographique de Michals peut en effet se lire comme un exercice littéraire, cinématographique ou pictural, quand il ne réussit pas la synthèse de tous ces genres. Non sans d’ailleurs marquer sa distance vis-à-vis de certaines attitudes propres au milieu : « Les photographes qui veulent être des artistes, affirme-t-il, ne devraient pas faire de photographies qui ressemblent à de l’art ». En livrant une « interprétation métaphorique » de la poésie de Walt Whitman, thème de son exposition pour le Mois de la Photo, Duane Michals ne se contente pas de fabriquer des images. Il redevient ce poète qui surgit tout au long de son œuvre, de manière plus ou moins évidente – tantôt par une écriture qui peut évoquer celle, fugitive, de Twombly, tantôt par l’ébauche de gestes dont il faut imaginer, hors cadre, l’aboutissement. Car l’art de Michals, c’est aussi cette manière minimaliste de suggérer, d’en dire davantage, autant par l’absence que par la mise en évidence, comme dans le théâtre Nô. 
- Fnac Étoile, 4 novembre-16 janvier. Un livre, Salute, Walt Whitman aux éditions Twin Palms.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°501 du 1 novembre 1998, avec le titre suivant : La photographie à fleur de chair

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