La palette pure de Cuno Amiet (part I)

L'ŒIL

Le 1 septembre 2000 - 528 mots

Après le Kunstmuseum de Berne, le Musée Rath de Genève s’attache à dresser
le portrait de Cuno Amiet (1868-1961), l’artisan majeur de l’introduction de la modernité en Suisse. Un adepte de la palette pure.

L’itinéraire du peintre suisse Cuno Amiet, originaire de Soleure, ville située au pied du Jura, sur l’Aar, reste bien singulier à la fois dans l’histoire de l’art suisse et dans l’histoire de la peinture contemporaine occidentale. Aux côtés de Gauguin et de Van Gogh, résolument tourné vers la modernité, il est probablement l’un des principaux partisans du coloris à la fin du XIXe siècle. C’est en véritable théoricien de la peinture qu’il juge la couleur aussi essentielle que le dessin. L’ensemble de sa production, dominée par le portrait et le paysage, en témoigne de manière éloquente. Ses expériences picturales sont en permanence axées sur les valeurs chromatiques. Même si Amiet reste toujours fidèle à la forme et à une objectivité toute classique – des qualités, selon lui, françaises –, une technique novatrice et la juxtaposition souvent audacieuse des couleurs le distinguent sensiblement de ses contemporains, et notamment de son compatriote Ferdinand Hodler, à qui on le compare trop systématiquement sur la base tronquée de quelques tableaux peu représentatifs de son génie. Paradoxalement, aussi expressionniste de la couleur qu’il soit, Cuno Amiet apparaît comme un artiste consensuel : il reste effectivement plus attaché à l’authentique et ne prétend pas disloquer définitivement le réel. Frôlant cependant l’abstraction à de multiples reprises, il annonce indubitablement le lyrisme instinctif des représentants majeurs du mouvement expressionniste allemand Die Brücke. Très vite, la réflexion sur la couleur amène Amiet à se détourner des normes liées à la forme. À défaut de la vraisemblance optique des personnages et des objets, Amiet reconnaît à la couleur son caractère spécifique, celui de révéler les forces d’expressivité psychique. En 1894, le critique d’art Hans Tog remarque : « La couleur est à ce jeune peintre la chose essentielle, l’élément premier ; chez lui la forme, c’est-à-dire les détails de la forme, vient en deuxième et troisième lieu... (...) Amiet tend d’abord, et de toutes ses forces, à l’effet décoratif : harmoniser des couleurs et des lignes simples de façon à ce que leur harmonie produise quelque chose de beau, voilà l’idée fondamentale de sa création. » Amiet se souviendra toujours de ses expériences faites à Pont-Aven même après la forte influence qu’il subira de Hodler. Dans Jeunes filles en jaune (1931, réplique d’une œuvre de 1905), les touches de couleur deviennent des éléments autonomes, qui rythment la surface et relèguent progressivement au second plan l’apparition des figures. Grâce à la couleur, la certitude de l’objet se dissout au profit d’une excitation de l’œil et d’une performance constante de construction de la part du spectateur. Hermann Kesser résume assez justement en 1906 la technique d’Amiet : « La couleur est pure là où c’est nécessaire, c’est-à-dire dans les grandes parties épaisses, afin d’imposer à l’œil sa valeur substantielle et sa signification concrète, de manière à ce que la couleur soit perçue non plus comme coloration d’un objet, élément d’un tout, mais comme origine du fait pictural lui-même, comme un phénomène détaché du monde réel. »

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°519 du 1 septembre 2000, avec le titre suivant : La palette pure de Cuno Amiet (part I)

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