Dimanche 23 septembre 2018

La généalogie déroutante du « Cranach » du prince de Liechtenstein

Par Vincent Noce · lejournaldesarts.fr

Le 24 mars 2016 - 1126 mots

PARIS [24.03.16] - Après la saisie du panneau du prince de Liechtenstein attribué à Cranach, de nombreuses questions se posent concernant son authenticité et sa provenance. Une histoire qui pourrait être rocambolesque si elle ne révélait pas une affaire bien plus grave.

La saisie, le 1er mars, de la  Vénus au voile du prince du Liechtenstein, datée 1531 et portant la marque de Cranach, annonce un scandale majeur pour le monde de l’art. Le panneau est arrivé au laboratoire de recherche des musées de France, qui a été chargé par la juge Aude Burési d’établir s’il pourrait s’agir d’une contrefaçon.

A l’instar d’autres oeuvres aujourd’hui contestées, les doutes sont nourris par l’obscurité de la provenance : la seule origine fournie pour la Vénus était une « collection belge, depuis le milieu du XIXe siècle », que plus personne ne soutient désormais.

Au moment où le marché bat de l’aile, cette saisie a fait son effet à la foire de Maastricht. Konrad Bernheimer, qui a vendu le panneau au prince pour 7 M€ en juillet 2013, croit toujours en son authenticité. Selon nos renseignements, il venait de l’acheter, quatre mois plus tôt, à Bruxelles pour 3,2 M€ transférés sur un compte à Singapour. Il nous a assuré n’avoir « jamais été informé des expertises » qui avaient dissuadé Christie’s de la mettre en vente.

Des analyses suspectes
Datant de fin 2012, ces analyses commandées par l’auctioneer énumèrent des anomalies dans la composition, le réseau de craquelures et la nature du panneau de chêne (au lieu du tilleul habituel chez Cranach), noirci à l’intérieur, comme s’il avait été trempé dans l’eau ou soumis à la chaleur (ce qui ouvre le soupçon d’un vieillissement artificiel). Du blanc de titane (invention du XXe siècle) a été retrouvé dans le collier de la déesse, sans exclure la possibilité d’une retouche contemporaine.

L’étude la plus négative parle d’« une image de très grande qualité », mais « qui résiste difficilement à l’examen. » Elle juge certains traits de la composition, les proportions anatomiques et « les caractéristiques techniques très différentes de celles attendues chez l’artiste. » Elle signale également un taux anormal de sels de plomb (certains faussaires peuvent ajouter du plomb au vernis, pour masquer les défauts quand l’oeuvre est soumise à la lampe aux UV) (1). Surtout, le rapport s’étonne du contraste entre « l’état impeccable de la peinture et le mauvais état du support en bois. »

Un air de ressemblance avec des faux tableaux flamands
Cette contradiction se retrouve dans une série de faux flamands survenus il y a une vingtaine d’années, peints sur cuivre ou bois. Ainsi d’une Attaque de paysans par des brigands, « attribuée à Pieter Bruegel », passée aux enchères en 1999 à Paris, et qualifiée de « faux magistral » par les scientifiques. Du blanc de titane y a été détecté dans la peinture même, ainsi que deux autres pigments modernes, contenant du cadmium et du chrome. Le laboratoire de Louvain s’inquiétait alors des « caractéristiques en partage » avec une série noire de « faux censés être peints par Pieter ou Jan Brueghel ou l’entourage, apparus récemment dans des ventes publiques. »

Ce jugement n’a pas empêché l’oeuvre de resurgir à Vienne, le 31 mars 2009 chez Dorotheum qui l’a adjugée pour la coquette somme de 104 000 €, enrichie d’une flopée d’attestations scientifiques dont celle de Klaus Ertz qui la certifie comme étant de la main du maître. Depuis, sa valeur a connu quelques malheurs, puisqu’elle a été revendue, toujours par Dorotheum, le 17 avril 2013, pour 42 000 €, avec comme simple provenance « collection privée belge ».

Les découvertes de Giacomo R.
A Maastricht, le galeriste londonien Mark Weiss nous a confirmé avoir failli acheter la Vénus attribuée à Cranach, pour 9,5 M€ selon nos informations, avant de se raviser en raison de « sa provenance obscure », mais aussi après avoir eu vent du refus de Christie’s.

Bien contre son gré, lui-même se retrouve impliqué. Car l’ancien propriétaire, un marchand français septuagénaire qui a souhaité être simplement désigné comme Giacomo R., nous dit aujourd’hui être à l’origine d’autres découvertes extraordinaires de ces dernières années. Deux se sont retrouvées chez Mark Weiss : David et la tête de Goliath peint sur lapis lazuli, qu’il a vendu comme Orazio Gentileschi à une collection britannique, et un portrait d’homme donné à Frans Hals, revendu à un Américain.

A l’instar de la Vénus, ces superbes compositions présentent des similarités frappantes avec des chefs-d’oeuvre de grands musées, avec quelques changements. Soulignant que les artistes pouvaient ainsi varier leurs versions, Weiss trouve « toute cette affaire absurde ». Il rappelle que « le Gentileschi a été révélé par le musée Maillol à Paris, avant d’être exposé par la National Gallery (montrant un sens certain de l’opportunité, le musée de Londres l’a décroché dans les jours suivant la saisie d’Aix) et que le Louvre a tenté en 2008 d’acheter le Hals ». Qualifié de « magistral, en excellent état de conservation et ne paraissant pas avoir subi de restauration », ce portrait de gentilhomme avait même été classé trésor national par la France. Le Louvre était allé jusqu’à ouvrir une souscription pour collecter les 5 M€ requis, sans pouvoir les réunir.

La collection Borie
Giacomo, le marchand à l’origine de ces oeuvres et d’autres encore, explique en avoir acquis la plupart dans les années 1970 auprès d'une amie collectionneuse, Andrée Borie, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle est restée un secret bien gardé. Il souligne n’avoir pas été inquiété par la Justice. Cultivant la discrétion, sans s’engager sur les attributions, il a confié les tableaux à des intermédiaires, avec lesquels il entre régulièrement en conflit.

En 2014, ayant appris les prix décrochés par la Vénus après son attribution à Cranach, il a ainsi assigné deux d’entre eux devant le tribunal de Paris, en les accusant de l’avoir dépouillé, avant d’obtenir des saisies sur leurs biens. La guerre est donc désormais en place publique. Son avocat, Me Philippe Scarzella, a ainsi accusé un financier allemand basé à Paris, lié à une société américaine d’investissement, qui a signé le contrat avec Bernheimer, d’être « le corbeau » à l’origine de « cette histoire rocambolesque de faux » pour se venger et discréditer son client.

L’intéressé, qui s’apprête à lancer des procédures contre cette « diffamation », nous a rétorqué « n’avoir rien à faire avec l’instruction ». Selon lui, les relations avec Giacomo se seraient dégradées quand, pris de doute sur leur provenance, il voulut s’assurer que ces peintures « ne provenaient pas d’un trésor de spoliations nazies ».

Note

(1) Lire « Faussaire » (L’Âge d’homme, 2015), roman en partie autobiographique de Jules-François Ferrillon, qui livre des détails troublants sur un trafic de faux tableaux.

Légendes photos

A gauche : Le tableau contesté de Lucas Cranach (1472-1553), Vénus (datée 1531) - Huile sur bois - 38,7 x 24,5 cm - Liechtenstein. The Princely Collections, Vaduz–Vienna © LIECHTENSTEIN. The Princely Collections, Vaduz–Vienna - Entré dans les collections en 2013 et acquis par le prince Hans-Adam II.

A droite : Lucas Cranach (1472-1553), Vénus (1532) - Huile sur bois - 37,7 Á— 24,5 cm - Collection Städel Museum, Francfort

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