Mercredi 13 novembre 2019

A la Fiac, la montée en puissance du moderne et du contemporain historique

Par Vincent Delaury · L'ŒIL

Le 2 octobre 2017 - 1031 mots

Si le marché de l’art moderne tant à se réduire, le phénomène est contrebalancé par l’élargissement chronologique de la période.

La Fiac, avec un nombre toujours croissant de galeries modernes françaises et étrangères et d’enseignes affichant des contemporains historiques, mise cette année encore sur les « classiques » du XXe siècle pour affirmer son excellence. « Pour moi, précise Jennifer Flay, c’est très important d’introduire les fondamentaux modernes dans la production contemporaine, les artistes, y compris actuels, s’inspirent en permanence de l’histoire de l’art. » Si l’on regrette encore cette année la non-venue de galeries mastodontes d’art moderne (Acquavella, Malingue), on ne peut que se réjouir de l’arrivée d’exposants de taille, tels Cardi (Milan) et Edward Tyler Nahem Fine Art (New York), qui s’ajoutent ainsi aux nombreuses galeries d’art moderne fidèles à la foire : de 1900-2000 à Zlotowski, en passant par Applicat-Prazan, Landau Fine Art, Mazzoleni, Mitchell-Innes & Nash, Nahmad Contemporary, Guillermo de Osma, Natalie Seroussi, Tornabuoni Art, Ubu Gallery, Vedovi, Venus et Waddington Custot.

Une visée marchande mais aussi pédagogique
Au rayon des maîtres « anciens », on peut compter sur la solide Landau Fine Art venue de Montréal pour aligner sous la nef des pièces superbes signées Derain, Dubuffet, Le Corbusier – ces deux historiques sont aussi accrochés chez Zlotowski –, Léger et Miró, pour des prix allant du million à plus de neuf millions d’euros. De son côté, Le Minotaure, dont la fourchette de prix varie entre 40 000 et 4 millions d’euros, vient également avec du lourd, puisque Benoît Sapiro montre une grande toile de Robert Delaunay, La Tour Eiffel et l’avion (1925), restée en collection privée. Il est d’ailleurs bon de rappeler le tour de force de certaines enseignes qui parviennent à dénicher des perles du XXe siècle alors que les œuvres historiques, recherchées par tous les grands musées du monde et les collectionneurs, se font de plus en plus rares sur le marché. Ainsi, à côté de leur activité marchande, une poignée de galeristes exigeants font un véritable travail de recherche s’inscrivant dans une perspective historique ô combien louable.

Seul regret cette année, le solo show disparaît quelque peu, même si l’on peut toujours compter sur la dynamique Galerie Semiose qui consacre tout son stand au détonnant Steve Gianakos, au profit de l’exposition collective permettant de témoigner des collectifs majeurs du siècle passé. Pour suivre un cours d’histoire de l’art en accéléré, on ne manquera ainsi pas d’arpenter les stands non seulement du Minotaure et de Zlotowski, mais aussi d’Applicat-Prazan et de Tornabuoni Art, qui, aux côtés de l’abstraction géométrique et du constructivisme, exposent pour l’un des acteurs essentiels de la seconde école de Paris (De Staël, Manessier…) et, pour l’autre, des abstraits italiens puissants de l’après-guerre (Burri, Fontana et Vedova pour des prix allant de 600 000 à 2,5 millions d’euros). Bien sûr, on n’oubliera pas de lorgner du côté des stands Paviot, Ubu et 1900-2000, qui offrent leurs cimaises à des pionniers du dadaïsme et du surréalisme, de Brauner à Man Ray en passant par Janco, Malkine et Picabia, dont un dessin magnifique est aussi à voir chez Michael Werner.

Oh pop pop !
Mais, la Fiac avançant en âge, l’historique est aussi à rechercher désormais du côté des contemporains devenus classiques. Alors qu’Edward Tyler Nahem Fine Art fait le show avec le pop art, le Belge Christophe Van de Weghe rivalise en exposant deux pop « stars » : Wesselmann et Warhol. Au jeu de la surenchère des « vedettes », les Français ne déméritent pas, puisque Ceysson & Bénétière consacrent leur stand à trois artistes fondateurs de Supports/Surfaces (Dezeuze, Saytour et Viallat), dont les pièces muséales, pour des prix allant de 10 000 à 500 000 euros, ne cessent de susciter l’intérêt des collectionneurs américains.Mais il est bon de signaler que, à côté du marché des artistes reconnus, certains exposants mettent en lumière des créateurs quelque peu oubliés ou dont la démarche a longtemps été en marge du système marchand. Ainsi en est-il de Natalie Seroussi qui met l’accent sur Kiki Kogelnik, une plasticienne pop autrichienne à redécouvrir d’urgence, ou de Christophe Gaillard qui dévoile une sculpture rarement exposée de Michel Journiac, artiste engagé emblématique de l’art corporel en France.

Steve Gianakos
 
De dix ans le cadet de Warhol et de Lichtenstein, à qui il voue une admiration qu’on dit réciproque, Steve Gianakos, né à Harlem en 1938, bénéficie, après une exposition cet été au Musée des beaux-arts de Dole, d’un accrochage personnel mérité chez Semiose. Sur son stand, la galerie parisienne dévoile une série de dessins et de peintures rares des années 1980 dans lesquels l’artiste, inspiré tant par les comics que par la publicité, multiplie les images érotiques perverses qui révèlent avec jubilation l’envers du rêve américain. Pour l’occasion, le bouillonnant galeriste transforme son espace en un night-club des années 1980, avec murs bleu nuit et sol noir mat, pour mieux attirer l’attention sur cette œuvre marginale sous-estimée (prix entre 12 000 et 45 000 euros).
Vincent Delaury
 
Galerie Semiose (Paris)
Robert Mangold
 
Figure importante, avec Robert Ryman, de la peinture minimaliste américaine, Robert Mangold (né en 1937 à New York) est mis à l’honneur chez Van de Weghe via une œuvre picturale (Plane/Figure VI, 1992) pleinement caractéristique de sa démarche radicale, rejetant les signes extérieurs de l’intervention de l’artiste façon Action Painting, pour affirmer au contraire une abstraction radicale obéissant, comme il se doit, au fameux slogan des minimalistes : « Aucune illusion, aucune allusion ». Hésitant entre peinture, sculpture et environnement, le tableau quitte sa matérialité pour se faire chose mentale. Magique !
Vincent Delaury
 
Galerie Van de Weghe (New York)
Louis Soutter
 
Ce n’est vraiment qu’à partir de l’âge de 52 ans, alors qu’il a traversé une grave crise de folie et qu’il est interné, que ce cousin de Le Corbusier commence son œuvre. D’une rage d’être et d’une rare puissance d’expression, elle préfigure toute une histoire de la représentation, de l’Art brut à A.R. Pemck, jusqu’à une certaine forme de figuration libérée. « En regardant aujourd’hui ces dessins, nous avons le sentiment d’être des intrus devant le monologue d’une âme qui lutte pour son salut », a justement noté Starobinski. Son Crépuscule du gangster (1937) présenté cette année par Karsten Greve est donc incontournable.
Philippe Piguet
 
Galerie Karsten Greve (Paris, Cologne, Saint-Moritz)

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°705 du 1 octobre 2017, avec le titre suivant : A la Fiac, la montée en puissance du moderne et du contemporain historique

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