Mercredi 19 décembre 2018

Judith et Holopherne de Caravage

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 21 décembre 2017 - 1024 mots

Magistrale, l’exposition milanaise consacrée à Caravage permet, à la faveur de découvertes majeures, d’éclairer diversement la création du maître du clair-obscur, et notamment l’un de ses chefs-d’œuvre romains : Judith et Holopherne.

Est-ce son prénom qui fait de Michelangelo Merisi da Caravaggio (1571-1610) une idole de la peinture, une machine à fantasmes ? Est-ce plutôt sa vie, pareille à celle de tous les fracassés ? Une vie qui s’éteint à trente-huit ans, alors que le pape Paul V vient pourtant de consentir à gracier Caravage, ce peintre fuyard qui, quatre ans plus tôt, a tué Ranuccio Tomassoni d’un coup d’épée dans une sombre ruelle de Rome, comme pour mieux laver d’immondes soupçons et, avec, son honneur.

Fulgurance

L’artiste lombard, lorsqu’il arrive à Rome en 1592, revendique vingt et un printemps. La Contre-Réforme bat son plein et un talent comme le sien lui vaut d’être remarqué : sa délicatesse, héritée de son apprentissage chez le Cavalier d’Arpin, ainsi que son réalisme sublime enfantent des œuvres que traverse une simplicité d’autant plus éloquente qu’elle est crue, voire cruelle. De 1599 à 1602, Caravage travaille à la vie de saint Matthieu pour la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français. Apothéose fulgurante : le jeune homme s’est fait une place dans la Cité éternelle, réputée aristocratique et labyrinthique, en huit années à peine. Nommée « Dentro Caravaggio », en vertu des extraordinaires sondages archivistiques et radiographiques qui la président, la présente exposition conteste cette chronologie : Caravage n’est romain qu’à partir de 1596 puisqu’il passa les mois précédents… en prison. Incarcéré pour avoir tué un camarade. Déjà. Et la comète de devenir une étoile filante.

Peint en 1602, Judith et Holopherne n’est donc pas un chef-d’œuvre exquis et froid ; il est le fruit d’une main qui connaît le sang, l’épée et la nuit, d’une main sûre quoique jeune, d’une main qui rarement ne tremble mais ne s’interdit pas les repentirs, ainsi que le dévoilent les récentes analyses scientifiques menées sur et dans le corps de l’œuvre. D’une main de maître...

Le rouge artifice
Le fond du tableau, obscur et volontiers monochrome, permet aux tissus de jouer un rôle éclatant. Vertes et blanches, les étoffes indiquent le lit, ocres et brunes, elles désignent la robe de Judith et le sac de la servante. Dans le coin supérieur gauche, l’épais velours, avec ses plis sculpturaux et son ample mouvement, répond par sa couleur aux filets de sang couvrant les draps de ce lit défait par la mort. Si l’ombre règne, et fait du meurtre un surgissement, ce rideau rouge, que l’on croirait emprunté au turban du fameux Autoportrait (1433) de Jan van Eyck, est un artifice théâtral efficace puisqu’il clôt l’espace tout en suggérant un ailleurs, un au-delà de la composition. Surgissement, découverte, révélation : tout est ici question de dévoilement. On se souviendra que son premier propriétaire, le banquier Ottavio Costa, cachait l’œuvre sous une toile de taffetas pour mieux la divulguer, la révéler le moment venu. Ainsi faisait également Khalil-Bey avec L’Origine du monde (1866) de Courbet. Serait-ce le sort réservé à l’insoutenable en peinture ?

La vieille auxiliaire
Dans ce tableau d’un réalisme souverain, eu égard à la précision de la composition, au naturalisme de la lumière contrastée et à son format (145 x 195 cm), qui permet de déployer des personnages grandeur nature, ou presque, la servante n’est pas une figure surnuméraire ou une simple concession au récit biblique. Le tissu brun qu’elle tient fermement entre ses mains n’est autre que celui du sac qui, bientôt, contiendra la tête décapitée. Détail singulier puisqu’il ouvre le tableau vers le temps d’après, après le geste homicide et après la mort : s’il s’agit d’un meurtre au présent, et d’une délivrance à venir. Le visage de cette vieille femme à la peau parcheminée, restitué selon un profil numismatique, paraît comme hypnotisé. Son regard médusé et sa bouche cadenassée secondent la détermination de sa belle maîtresse autant qu’ils trahissent l’épouvante procurée par cette scène superbement macabre. La servante vit vraiment la scène, du verbe vivre et du verbe voir : elle est un auxiliaire et un témoin.

La noble détermination
Juive d’une étincelante beauté, Judith conçoit un stratagème pour libérer Béthulie, sa ville qu’assiègent les Assyriens, envoyés par Nabuchodonosor pour dompter les peuples rebelles. Séduisant puis enivrant le général Holopherne, la jeune femme lui tranche la gorge à l’aide de son épée. Une nuit d’amour devenue nuit de meurtre. Judith a ici troqué ses habits de veuve contre une parure plus séduisante : des boucles d’oreilles animent la noblesse de son visage, emprunté à la courtisane Fillide Melandroni et conforme au canon caravagesque, tandis que sa poitrine est ceinte dans un chemisier blanc dont les savoureux effets de transparence ont été dévoilés par la récente restauration du tableau. Son regard oscille entre détermination et horreur quand ses lèvres délicatement fermées rappellent que la belle, selon le Livre, tua Holopherne en invoquant Dieu « en silence ». Le mouvement de retrait du visage n’est pas une concession maniériste : le sang pourrait éclabousser et souiller à jamais sa peau malgré tout innocente.

La lente décapitation
De sa main gauche Judith empoigne les cheveux d’Holopherne tandis que de la droite elle tranche sa tête hurlante. Plus exactement, elle est en train de la trancher : la lame est en train de glisser sur le cou et de procéder à la décapitation, le sang est en train de gicler. Pas de plateau pour offrir le butin capital, juste le participe présent d’un geste assassin. Caravage s’est autorisé quelques repentirs significatifs. Les radiographies nous apprennent ainsi que la tête d’Holopherne fut décalée sur la droite de la composition ; ce léger glissement permet d’élargir la béante blessure et de mettre Judith à la manœuvre, littéralement et symboliquement : ses mains œuvrent avec scrupule, avec le scrupule que nécessite ce supplice, et son rôle s’en trouve parfaitement accru. La gueule du général ne hurle plus, ses yeux ne demandent plus pitié. La tête est presque démembrée. C’est dans ce « presque » que tout se joue, la gueule du monstre ne tenant plus qu’à un fil, qu’à une artère. Encore un mouvement d’épée, d’archet, et la partition sera jouée.

« Dentro Caravaggio »,
jusqu’au 28 janvier 2018. Palazzo Reale, 12 Piazza del Duomo, Milan (Italie). Tarifs : 11 et 13 euros. Commissaire : Rossella Vodret. www.palazzo realemilano.it

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°708 du 1 janvier 2018, avec le titre suivant : <em>Judith et Holopherne</em> de Caravage

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