ENTRETIEN

Joëlle PiJaudier-Cabot fait le bilan de 40 ans de vie muséale

Directrice des Musées de la ville de Strasbourg

Le Journal des Arts

Le 29 novembre 2017 - 917 mots

À quelques jours de la fin de sa mission, la conservatrice en chef du patrimoine dresse un bilan de l’évolution du monde muséal au cours des quatre dernières décennies.

Après plus de dix ans passés à la tête des musées de Strasbourg, Joëlle Pijaudier-Cabot va quitter ses fonctions à la fin de l’année. Précédemment directrice du Musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq (Nord), de 1987 à 2006, elle a aussi été conservatrice des musées de Martigues (Bouches-du-Rhône) et chargée de la décentralisation culturelle à la Délégation aux arts plastiques (ministère de la Culture). Elle revient sur ses grands chantiers et évoque les changements opérés dans le monde des musées.

En 2007, lorsque vous arrivez à la tête des musées de Strasbourg, quelle est votre feuille de route ?
Elle était extrêmement simple : il fallait continuer à affirmer, à travers une politique d’expositions et d’équipements, le rayonnement de Strasbourg et son engagement dans la création contemporaine, tout en s’adressant à la population strasbourgeoise grâce à la multiplicité des musées. Deux projets n’étaient pas encore finalisés : le musée historique et le centre Tomi-Ungerer. Assez rapidement, l’Aubette a rejoint le réseau des musées. Ce sont des équipements qui ont changé le paysage muséal à Strasbourg : un pôle s’est dégagé autour de l’illustration et de l’image imprimée. C’est une vraie dynamique, un point fort des collections, de l’activité des musées, plus largement de la ville.

En quoi votre expérience à Villeneuve-d’Ascq vous a-t-elle aidée à Strasbourg ?
À mon arrivée en 1987, le musée n’avait pas atteint l’âge adulte [le Musée d’art moderne de Villeneuve-d’Ascq a été inauguré en 1983, NDLR]. J’ai dû tout d’abord construire une politique d’expositions visant à situer le musée. Puis la donation d’art brut en 1999 a infléchi les activités du musée. À l’époque, l’intérêt pour l’art brut en était à ses balbutiements, et cela a soulevé des questions fondamentales et passionnantes, débattues longuement à Villeneuve-d’Ascq. Animer un réseau interconnecté comme à Strasbourg, c’est autre chose !

Comment gère-t-on un réseau de musées si diversifié ?
C’est une question complexe : il faut avoir un dosage très minutieux. Chacun des musées de Strasbourg a sur le plan local ses publics, ses inflexions. Les manifestations pluridisciplinaires sont alors essentielles pour mettre en réseau les institutions. C’est un héritage de la ville et de son histoire universitaire. Il faut parallèlement rester attentif à ce que chaque musée puisse mener à tour de rôle des projets ambitieux.

Avez-vous connu une pression du chiffre ces dernières années ?
Dans les régions, je ne trouve pas que ce soit aussi marqué que dans les institutions nationales. Je pense que nous sommes plus libres de mener des actions expérimentales. On a moins le diktat du chiffre, le public est plus ouvert aux propositions diverses que l’on peut lui soumettre.

La demande qui nous est faite repose surtout sur la qualité de la programmation et la mise en place d’actions qui ne tiennent à l’écart aucun segment de la population locale au sens large.

Quelles ont été selon vous les principales évolutions du monde muséal ces dernières années ?
J’ai commencé à travailler en 1976. Ce qui me frappe le plus, c’est que les attentes des publics se sont affirmées. Je pense profondément que les musées sont devenus les lieux de la vie démocratique. Les attentes sur le plan de l’accès à l’art et à la connaissance sont devenues primordiales. Le public local attend énormément du musée pour son développement personnel. C’est un point très positif.

Et la création contemporaine est devenue réelle, palpable dans le musée et dans la ville. Maintenant, quand on pense culture, on pense création plastique contemporaine. Ce n’était pas du tout le cas dans les années 1970, lors de mon passage au ministère. Associer patrimoine et création est devenu normal, cela a infléchi le paysage culturel de manière impressionnante.

Quels seraient les points négatifs de cette évolution ?
Les formes administratives de l’exercice de nos métiers se sont profondément transformées et considérablement alourdies. Cela empêche parfois des projets d’aboutir, à cause d’un manque de réactivité vis-à-vis des artistes. Cette complexification administrative a aussi un coût en termes de postes. À Strasbourg, la régie directe n’est clairement pas adaptée à l’exercice de nos métiers. On se retrouve coincés dans des marchés transversaux, alors que l’activité événementielle suppose une très grande réactivité. En régie directe, les musées vont vers les plus grandes difficultés : à effectifs constants, ce sont les postes créant le contenu qui vont en pâtir.

Vous venez de restituer deux tableaux à l’État autrichien. Quel regard portez-vous sur la thématique des restitutions ?
Par leur histoire, les musées de Strasbourg sont particulièrement exposés à ces questions de restitution. Mon prédécesseur Fabrice Hergott avait commandé une étude fondamentale sur ces questions. La situation n’est pas dramatique. Je mets à part les œuvres « Musées nationaux Récupération » (MNR), répertoriées, exposées et affichées sur nos sites Internet, mais on sait qu’une petite vingtaine de tableaux possèdent un pedigree pas encore complètement clair. Nous avons rencontré plusieurs problèmes de ce type et nous agissons à chaque fois au cas par cas et en toute transparence. En 2014, un tableau de Sano di Pietro [1406-1481] issu du legs Oppenheimer s’est révélé avoir été spolié et acheté par la famille en toute honnêteté : une entente à l’amiable a été trouvée et Strasbourg a pu acheter le tableau à un prix dérisoire auprès des héritiers. Les deux tableaux restitués à l’Autriche feront l’objet d’une exposition à Vienne puis à Strasbourg où ils resteront ensuite sous la forme d’un dépôt.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°490 du 1 décembre 2017, avec le titre suivant : Joëlle PiJaudier-Cabot fait le bilan de 40 ans de vie muséale

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