Theo Van Gogh, apôtre de saint Vincent

Le Journal des Arts

Le 24 septembre 1999 - 793 mots

Longtemps confiné dans le rôle secondaire du frère confident, Theo van Gogh a aussi été l’un des marchands les plus influents de la place parisienne dans les années 1880, et son activité, ainsi que le montre aujourd’hui le Musée d’Orsay, ne s’est pas limitée à la défense de l’avant-garde. Véritable vue en coupe du marché de l’art en cette fin du XIXe siècle, l’exposition s’attache également à la collection personnelle de Theo, dans laquelle transparaissent les conceptions artistiques de Vincent.

PARIS - La visite du Musée Van Gogh à Amsterdam suffit à s’en convaincre : Theo van Gogh était non seulement un grand collectionneur mais aussi un homme de goût. Un goût forgé grâce aux conseils éclairés de Vincent et affiné dans sa pratique de marchand d’art. Coup de projecteur sur un acteur discret mais essentiel de l’histoire de l’art, l’exposition du Musée d’Orsay, celle-là même qui avait fait l’ouverture de la nouvelle aile du Musée Van Gogh en juin, mêle les deux dimensions de son existence, marchand et collectionneur, toutes deux inséparables de sa relation avec son frère.

En 1869, Vincent fut le premier à se lancer dans le commerce de l’art, imité quatre ans plus tard par Theo, qui rejoint son oncle Hendrick à Bruxelles avant d’intégrer la succursale de la maison parisienne Goupil à La Haye. Son parcours se poursuit naturellement à Paris, où il arrive en 1878. Deux ans plus tard, il prend la direction de l’établissement du 19 boulevard Montmartre. Un autre de ses oncles, Vincent, avait été à l’origine de la diversification de Goupil vers le commerce des œuvres d’art, alors qu’entre 1827 et 1861, le développement de la société s’était appuyé sur la reproduction, avec l’estampe puis la photographie. Cette ouverture sur un nouveau secteur avait en outre permis à Goupil & Cie de renouveler son image en s’attachant des artistes moins académiques que Gérôme, Bouguereau et consorts qui avaient fait le succès de ses estampes. Corot sera ainsi l’un des peintres les plus appréciés et recherchés de la clientèle de Theo. À son catalogue figurent également d’autres gloires défuntes de la peinture française : Daubigny, Diaz de la Peña, Millet, Daumier... L’audace de Theo aura été de soutenir, au sein d’une maison plutôt traditionnelle, des artistes non seulement vivants mais audacieux. En 1888, il offre à Monet sa première exposition personnelle depuis plus de cinq ans, à l’entresol du 19 boulevard Montmartre, et parvient à vendre trente de ses toiles dans l’année. Sous l’impulsion du jeune Van Gogh, les prix commencent à monter, ce qui n’empêche pas Monet de se tourner bientôt vers d’autres marchands. Plusieurs Monet, peints notamment à Antibes en 1888, illustrent cette rencontre fructueuse, qui en annonce d’autres avec Pissarro, Degas, Gauguin, Bernard. Outre le secours de la correspondance de Theo, la sélection a été établie grâce aux livres de comptes de la maison Goupil conservés au Musée Getty, dans lesquels sont consignés les mouvements d’œuvres. En réunissant aussi bien les académiques décadents – Alma-Tadema ou Gérôme – que les réalistes – Courbet ou Millet –, les impressionnistes que les émules de Meissonnier, l’exposition de quelques-unes des toiles vendues par Theo offre une vue en coupe du marché de l’art et, par extension, du goût de l’époque.

La section consacrée à sa collection personnelle (tableaux, gravures, dessins) livre une vision de l’art moins œcuménique, plus sensible aux nouvelles tendances, telles que Vincent van Gogh les percevait. En effet, Theo n’était pas naturellement séduit par l’art moderne, il éprouvait même quelques difficultés à l’apprécier. Ne considérait-il pas le “bizarre” relief Soyez amoureuses de Gauguin, “comme une œuvre japonaise” dont la signification échappe à un Européen ? Il est tentant alors de voir cette collection comme celle de Vincent, qui l’a fréquemment enrichie en échangeant ses toiles contre celles de ses pairs, comme Sur la rive du lac en Martinique (1887) de Gauguin. Il est souvent difficile de déterminer quelles œuvres ont appartenu à Theo, à Vincent ou aux deux, et quels tableaux étaient destinés à être conservés ou vendus. À côté de Toulouse-Lautrec, Pissarro, Monticelli, mais aussi de petits maîtres – Frank Myers Boggs, Eugène Boch –, Gauguin occupe une place de choix dans cet ensemble, avec des œuvres aussi capitales que l’Autoportrait avec le portrait d’Émile Bernard, Les misérables (1888). D’autres visages éclairent la sélection, celui d’Émile Bernard justement, avec  la fameuse dédicace “à son copaing Vincent”, mais aussi ceux de Charles Laval et Armand Guillaumin. Et pour finir, Vincent, dans l’Autoportrait au feutre gris.

THEO VAN GOGH (1857-1891), MARCHAND DE TABLEAUX, COLLECTIONNEUR, FRÈRE DE VINCENT

29 septembre-9 janvier, Musée d’Orsay, 1 rue de la Légion-d’Honneur, 75007 Paris, tél. 01 44 13 17 47, tlj sauf lundi 9h-18h, mardi-mercredi 10h-18h, jeudi 10h-21h45. Catalogue, RMN, 232 p., 220 ill. dont 150 coul., 290 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°89 du 24 septembre 1999, avec le titre suivant : Theo Van Gogh, apôtre de saint Vincent

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