Photographie

Magnum Photos, un anniversaire doux-amer

Magnum Photos, l'instant décisif

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 24 mai 2017 - 1395 mots

PARIS

L’agence fondée par Robert Capa et Henri Cartier-Bresson fête ses 70 ans. Cet anniversaire est marqué par l’arrivée d’investisseurs. Une révolution pour une institution endettée, mais contrôlée depuis sa création par une coopérative de photographes, soucieux d’indépendance.

Magnum Photos a 70 ans. Et comme souvent, chaque décennie est célébrée par des événements et des parutions d’ouvrages. Paris, Londres ou New York, sièges de ses trois principaux bureaux principaux, n’y échappent pas excepté Tokyo, qui ne bénéficie que d’un microbureau avec trois employés. À Paris, les expositions se multiplient au Bal, dans le métro ou au bureau de Magnum, évoquant chacune à sa manière le talent de ses photographes.

La thèse de Clara Bouveresse, L’invention d’une académie : Magnum Photos, 1947-2015, la première du genre réalisée sur l’institution, apporte un contenu totalement inédit sur sa création, son évolution et la construction du mythe jusqu’à nos jours. D’ailleurs deux des quatre livres édités pour ce 70e anniversaire puisent dans cette histoire de l’agence Magnum menée à partir de ces archives, jusque-là inexplorées ou ignorées : L’Histoire de l’agence Magnum : l’art d’être photographe que la jeune historienne de l’art signe chez Flammarion et Magnum, manifeste coréalisé avec Clément Chéroux chez Thames & Hudson pour sa version anglaise et Actes Sud pour sa version française. Ce dernier ouvrage est d’ailleurs le catalogue de l’exposition anniversaire « Magnum Manifesto » inaugurée le 26 mai à l’International Center of Photography à New York, montée par l’ancien responsable du département de la photographie du Musée national d’Art Moderne-Centre Pompidou aujourd’hui à la tête de celui du San Francisco MoMA.

C’est surtout le rassemblement annuel des photographes de Magnum qui se déroulera à New York, du 23 au 26 juin prochains, qui fera de cet anniversaire une date historique dans l’existence de la célèbre coopérative fondée le 26 mai 1947 par Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, George Rodger, David Seymour et William Vandivert. Lors de cette grand-messe tenue à huis clos, sera en effet votée – certainement à l’unanimité – l’entrée dans Magnum de deux investisseurs européens par le biais d’un montage juridique complexe garantissant qu’aucune offre publique d’achat ne pourra être faite par eux sur l’agence détenue depuis sa naissance exclusivement par ses photographes. Les investisseurs ne disposeront d’aucune voix lors des votes organisés au cours de l’assemblée annuelle où sont débattus les comptes, les décisions à venir et l’incorporation de nouvelles recrues.

Si l’identité des deux investisseurs est tenue soigneusement secrète jusqu’au 26 juin, dernier jour du meeting (David Kogan, PDG de Magnum Photos, n’a pas voulu répondre à nos questions), leur arrivée fait figure d’événement à plus d’un titre pour une institution contrôlée par des photographes soucieux de leur indépendance et qui ont déjà refusé à deux reprises à Getty les propositions d’achat de leurs archives malgré le besoin de liquidité pour éponger les dettes.

Une coopérative longtemps autonome
Car si Magnum affiche aujourd’hui une longévité sans égale comparée à ses consœurs qui n’ont pas survécu au sort réservé par la presse au photojournalisme (lire encadré p. 25), si elle a constamment vécu sur un fil dès ses premiers pas, traversé  maintes crises et frôlé à différentes reprises le dépôt de bilan, elle a toujours su faire face seule sans jamais emprunter. En particulier en 2008, année de la crise économique internationale qui a vu le bureau de Paris enregistrer un déficit vertigineux l’année suivante de 796 000 euros et « l’immeuble acquis en 2000 dans le 18e arrondissement vendu pour renflouer les comptes, tandis que le bureau de New York, menacé de fermeture, vendait sa photothèque à la firme d’investisseurs de Michael S. Dell, MSD Capital pour un prix évalué à plus de 30 millions de dollars », précise Clara Bouveresse.

Le blocage de la moitié des revenus annuels de chaque membre photographe pour financer le fonctionnement de l’agence – y compris ceux des ayants droit des photographes disparus, dont aucun n’a réclamé son dû – et la solidarité entre les bureaux, dont les bénéfices des uns compensent à tour de rôle les déficits des autres  malgré leurs fortes rivalités, ont permis de traverser les tempêtes. Sans eux, si l’on ne prend que la situation du bureau de Paris, Magnum serait en situation de faillite potentielle (voir infographie). L’agence doit aussi sa survie à la diversification très tôt de ses activités entre photojournalisme (30 %), corporate (30 à 40 % selon les années) et vente des archives (30 à 40 %). L’autre grande force de Magnum – mais aussi sa faiblesse – tient à l’enrichissement régulier de nouveaux talents et la diversité de leur profil. L’augmentation du nombre de ses membres, passés de 6 à 92 photographes en 70 ans et la montée en puissance parmi ceux en activité (42) d’auteurs parfaitement autonomes dans leur fonctionnement (voire disposant de leur propre studio, tireur, assistant et de galerie les représentant) ont écorné l’esprit collectiviste de la coopérative, qui garantit un certain nombre de services, de la production d’exposition à l’édition. Les 10 % que devaient reverser les photographes à chaque vente de tirages en galerie ne sont ainsi plus obligatoires depuis quelque temps.

Des investisseurs à la rescousse
Une étape a été franchie lors du meeting de 2010. Les violents échanges à propos de la création d’une direction générale supposant la suppression du poste de chef de bureau de Paris, New York et de Londres et le recrutement inédit d’un financier à la tête de Magnum ont marqué la « victoire » de la jeune garde new-yorkaise, conduite par Jonas Bendiksen, Alex Majoli et Paolo Pellegrin. La création en 2011 du poste de PDG et la nomination à ce siège de Giorgio Psacharopoulos, débauché de chez BNP Paribas, découlent de cette décision vécue comme une révolution dans les principes de fonctionnement de l’agence, bien que l’expansion de ses activités et sa gestion complexe nécessitât une prise en charge plus globale.

Mais si Giorgio Pascharopoulos a entamé la restructuration visant à globaliser les comptes et à créer des directions générales, c’est son successeur David Kogan, venu du monde des médias, qui a profondément impulsé une nouvelle dynamique et travaillé au désendettement de Magnum depuis son arrivée en 2014. C’est lui aussi qui a trouvé les deux investisseurs et fait aujourd’hui du bureau de Londres – historiquement pourtant bien moins puissant que celui de Paris ou de New York – désormais le siège de la direction générale, ainsi que de la direction des archives et de celle du marketing digital. Sur les 39 employés que compte au total Magnum, 16 désormais sont à Londres, contre 21 à Paris, 11 à New York et 3 à Tokyo. Tout un symbole dans l’histoire d’une agence marquée par les rivalités entre les bureaux de New York et de Paris. L’agence de Paris conserve néanmoins les directions de l’éditorial, du corporate, des expositions et des ventes de tirages – cette dernière étant la dernière née des activités, fin 2015, et placée sous la direction de Simone Klein, ancienne responsable photo de Sotheby’s, dont le recrutement par David Kogan a eu aussi valeur de symbole dans une agence peu familiarisée avec le marché, ses codes et ses acteurs.

Les plus récalcitrants à cette évolution structurelle de Magnum reconnaissent les qualités de manager et d’homme d’affaires de David Kogan. « Dès son arrivée, son obsession a été de régler la dette due aux photographes et aux ayants droit », reconnaît ainsi le photographe Patrick Zachmann. Personne ne l’ignore. La situation d’endettement est plus que préoccupante. D’une part, le bureau de Paris à lui seul cumule un déficit de près de 3 millions d’euros sur six ans et la dette contractée auprès des photographes atteint 4,3 millions d’euros en 2016. D’autre part, les investisseurs ne sont pas des mécènes. Ils attendent un retour sur investissement. Les photographes ont signé pour la première fois chacun un contrat avec l’agence stipulant leurs droits et leurs obligations envers elle, en particulier dans leur contribution financière afin que Magnum puisse redresser la barre. Une première dans son histoire.

Des développements de l’agence sont envisagés notamment dans le digital. New York pourrait disposer de son côté de sa propre direction d’exposition. Si Agnès Sire, aujourd’hui à la direction de la Fondation Henri Cartier-Bresson, puis François Hébel, ex-directeur du bureau de Paris, ont œuvré à cette activité en France et plus largement en Europe, elle fait cruellement défaut en Amérique du Nord. « Certains de nos photographes américains éprouvent le besoin d’avoir une personne qui puisse les aider auprès des institutions américaines en dehors de leur représentation en galerie », note Andrea Holzherr,  directrice des expositions et de leur itinérance en Europe. Autant de nouveaux développements que les photographes appellent de leurs vœux afin d’œuvrer plus sereinement.

Information
Le site Internet de l'agence Magnum Photos

Légendes Photos :
Un visiteur dans l'exposition "Magum Manifesto", célébrant les 70 ans de l'agence Magnum à l'International Center of Photography (ICP) à New York, le 26 mai 2017 © photo Thomas URBAIN / AFP

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°480 du 26 mai 2017, avec le titre suivant : Magnum Photos, un anniversaire doux-amer

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque