Mercredi 24 octobre 2018

Hivernage à Versailles

L'ŒIL

Le 1 novembre 1999 - 1175 mots

Pour les orangers et palmiers de Versailles, c’est la fin de l’automne. Depuis le 15 octobre, les 890 caisses d’orangers et autres essences fragiles ont été remisées dans l’Orangerie cachée au pied de l’escalier des Cent Marches.

Souvent ignorée des visiteurs qui lui préfèrent l’imposante beauté du château, l’Orangerie de Versailles constitue pourtant l’apothéose sublime d’un genre architectural qui était en expansion au XVIIe siècle. En 1678, sur les restes d’une orangerie, réalisée par Le Vau, débutent les travaux de ce que les courtisans nomment déjà la Grande Orangerie. Les plans de Jules Hardouin-Mansart font alors l’objet de commentaires passionnés. L’ensemble, il est vrai, possède quelques atouts. Conçue comme l’aboutissement méridional d’un axe Nord-Sud, l’Orangerie surprend par ses dimensions : 156 mètres de long pour la galerie principale, 117 pour les deux galeries latérales. Percés de 24 baies et cinq portes monumentales, les murs supportent une élégante voûte en berceau culminant à près de 12 mètres de hauteur. Invisible depuis le palais, le sobre bâtiment exprime immédiatement aux yeux de ses contemporains la quintessence du style classique. Afin de parfaire l’ensemble, la cour centrale est confiée aux soins de Le Nôtre. Il y distribue, autour d’un vaste bassin circulaire, six compartiments de gazon, richement travaillés en arabesques et enroulements. Le décor sculpté fait l’objet d’un programme précis confié aux meilleurs artistes de l’époque. Comme il se doit, l’espace est ensuite complété de quelques sphinx et d’imposants vases de marbre festonnés de fleurs.

Le soin apporté à la réalisation de ce bâtiment et de ses jardins n’est pas anodin. L’Orangerie intervient comme un élément essentiel du vaste programme politique que représente Versailles. Le palais, ses jardins, ses dépendances doivent avant tout être perçus comme des espaces où tout n’est que représentation. Ce qu’il faut en priorité, c’est magnifier la puissance de Louis XIV. Les jardins de Le Nôtre prolongent l’édifice de pierre vers le monde environnant. Régularisés, nivelés en terrasses, complétés de parterres carrelés, parquetés ou en broderies, les jardins présentent une nature artificielle à force de plantes géométrisées (art topiaire) et domestiquées à l’extrême. Rythmé de perspectives grandioses, le système de Le Nôtre accrédite l’idée d’un roi soleil dont le bon vouloir s’étend aux hommes et aux choses. Saint Simon déclare avec raison qu’il faut « forcer et tyranniser la nature » puisque le monde est assujetti au palais, assujetti à son maître, à sa majesté le roi. Au sein de ce système complexe, l’Orangerie occupe une place de choix en partie héritée de la longue histoire en occident de ces arbres fruitiers.

Originaires de Birmanie et des plaines de l’Hindoustan
Bien que le terme orangerie n’apparaisse en France qu’au début de la Renaissance, l’acclimatation des orangers, mais aussi des citronniers, occupe depuis la plus haute Antiquité une place singulière dans l’art des jardins. Appréciés pour leurs qualités esthétiques et odorantes, la culture délicate de ces deux arbres séduit rois, princes et tyrans, qui vont tous tenter de posséder, pour leur plus grande gloire, ces plantes originaires de Birmanie et des plaines de l’Hindoustan. On trouve une première mention de leur présence dans les jardins mésopotamiens où ils sont alors célébrés pour la douce odeur de leurs fleurs. C’est lors de ce passage chez les Perses que l’oranger trouve son nom.  Curieusement, les Grecs et les Romains, bien qu’attirés par la beauté de ces arbres, ne tentent pas de les acclimater en Méditerranée. L’acidité naturelle des fruits de cette variété d’orangers les rebutent. Ainsi, Pline, dans son Histoire Naturelle, les évoque comme des « fruits exécrés par certains pour leur amertume ». Il faut donc attendre l’essor de la civilisation arabe pour qu’orangers et citronniers s’intègrent aux jardins méditerranéens. Dès le IXe siècle, leur parfum suave se répand à Bagdad mais aussi dans les terres d’Andalousie et d’Italie méridionale. Quelques siècles plus tard, deux événements majeurs vont leur permettre de franchir les Alpes pour les terres froides du royaume de France. À la suite des campagnes d’Italie, charmé par la beauté de ces arbres qu’il peut enfin contempler, Charles VIII ne manque pas de rapporter quelques précieux plants pour ses demeures de la vallée de la Loire. Au même moment, en 1513 exactement, dans l’île de Macao, les Portugais découvrent une nouvelle variété de ces arbres dont les fruits ne sont pas amers. Désormais, il sera possible de consommer leur pulpe. Mais pour l’heure, les rares plants acclimatés en France sont l’objet des soins les plus attentifs. L’hiver, les princes les protègent sous des treilles et des pergolas isolées du froid par du papier huilé. L’été, les lourdes caisses, une fois sorties, sont placées face au soleil au cœur du jardin.  Au siècle suivant, Abel Servien, le nouveau propriétaire du domaine de Meudon, innove en construisant le premier bâtiment conçu spécifiquement pour l’entretien de ces arbres durant les saisons froides. Désormais, le terme orangerie s’appliquera à ces constructions dessinées comme des décors somptueux pour un spectacle où les arbres jouent le premier rôle. Louis XIV saura s’en souvenir lorsqu’il élabore Versailles. Son Orangerie surpassera par sa taille et sa beauté toutes celles déjà existantes. Dépendante du Potager du roi, elle accueille rapidement plus de 3 000 arbustes, dont près de 2 000 orangers qui encadrent citronniers, mandariniers, grenadiers, lauriers roses et autres variétés rares. Depuis leurs caisses d’argent, les orangers rythment désormais la vie de la cour. Placés durant la belle saison dans les allées et les bosquets du parc, la cueillette des fleurs donne lieu à tout un cérémonial que le roi se plaît à orchestrer. Le bâtiment devient momentanément théâtre, lieu de fastueuses réceptions où l’on déguste quelques mets préparés à partir de ces fruits rares. L’hiver, les arbres réintègrent ces salles où la température ne descend jamais en dessous de 5 degrés. Durant ces longs mois, une équipe de jardiniers s’occupe alors de leur rencaissage. L’été arrivé, il faudra mettre en forme la boule de l’arbre et veiller à ce que feuillage, tronc et caisse respectent de strictes proportions. Le Roi le veut ainsi. Aujourd’hui, le jardinier en chef des jardins de Versailles, Joël Cottin, poursuit imperturbable le même cérémonial. Chaque année, aux alentours du 15 octobre, avec son équipe il installe dans les vastes salles ces caisses et leur précieuse cargaison. Elles n’en ressortiront que le 15 mai pour égayer de nouveau les jardins. De nos jours, 890 orangers, quelques palmiers et essences rares parsèment le jardin de l’Orangerie que tous espèrent voir restauré prochainement. Bien que magnifiquement conservée, l’Orangerie n’est en effet plus ce qu’elle était. Le XVIIIe siècle, avec l’irruption d’un imaginaire pastoral, caractérisé entre autre par les jardins anglo-chinois, allait sonner le glas de ce type de construction. Les parterres de Le Nôtre ne survivront pas à la révolution. En ce début de XIXe siècle, certains groupes sculptés sont déplacés vers le Louvre. La mode est alors aux jardins paysagers et aux fabriques exotiques. Les serres supplantent les vieilles orangeries. La sensibilité se tourne vers d’autres attractions, d’autres centres d’intérêts. Les Orangers cèdent la place aux orchidées, mais ceci est déjà une autre histoire, celle de la modernité.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°511 du 1 novembre 1999, avec le titre suivant : Hivernage à Versailles

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