Fondation Barnes, derniers jours avant fermeture

L'ŒIL

Le 19 juin 2008

« Une des choses les plus frappantes en Amérique, c’est la collection Barnes », écrivait Matisse en 1930. Visite de cette collection, l’une des plus belles du monde, présentée pour quelques mois encore dans son écrin d’origine à Merion, près de Philadelphie.

Se rendre à la fondation Barnes relève presque du parcours du combattant : vous devrez réserver plusieurs semaines à l’avance pour un horaire précis, surtout durant la belle saison. Il faut essayer d’arriver le matin pour profiter pleinement de l’atmosphère calme et sereine du lieu, et prévoir plusieurs heures de visite pour apprécier chaque chef-d’œuvre et se promener dans le parc. Mais vous ne regretterez pas la visite, un véritable enchantement dans un lieu qui n’a aucun équivalent au monde.
La fondation Barnes abrite non seulement l’une des plus belles collections d’art impressionniste, postimpressionniste et moderne du début du XXe siècle, mais c’est aussi un endroit unique modelé par la personnalité de son fondateur. C’est en 1922 que le Dr Albert Coombs Barnes (1872-1951) crée la fondation qui porte son nom pour faire accéder le public à l’art et à l’éducation. Issu d’un milieu modeste de Philadelphie, il étudie la médecine et fait fortune grâce à la création d’un antiseptique, l’Argyrol, créé avec Hermann Hille. Passionné par la psychologie et les théories sur l’éducation, il pense améliorer la productivité de ses ouvriers en leur enseignant quotidiennement l’esthétique.
Dès 1912, il projette de créer un institut pédagogique où il pourra enseigner ses théories sur l’appréciation des beaux-arts au milieu de la collection qu’il commence à constituer, avec l’aide de son ami le peintre William Glackens, qui part acheter des œuvres à Paris, « cette ville où toutes les choses se passent ».

Une collection « honteuse » qualifiée de « camelote »
En 1922, Barnes acquiert sept hectares d’un arboretum à Merion et fait construire par Paul Cret une galerie de deux étages de style Renaissance. En avant-première, il expose une sélection de ses découvertes à l’académie des beaux-arts de Pennsylvanie. Sa collection est alors qualifiée par la bonne société de Philadelphie de « camelote », de « dégénérée » et de « honteuse ». Barnes en conçoit mépris et haine pour ses concitoyens blancs de Philadelphie, à qui il interdira dans son testament l’accès de la fondation.
Il établit des règles de visite très strictes, limitant le nombre de visiteurs à cent les vendredi et samedi, à cinquante le dimanche, et il interdit l’entrée aux moins de 15 ans. Selon l’idée que « l’art n’est pas un moment de la vie séparé du monde quotidien du travail », Barnes ne voulait pas que l’institut pédagogique se transforme en musée visité par des personnes désinvoltes, mais il favorisait au contraire les étudiants sérieux, de préférence démunis, pour qui l’art pouvait avoir une véritable influence sur la vie. Il légua la fondation à l’université de Lincoln, la seule ouverte aux Noirs américains.
En 1939, Ambroise Vollard, ébloui par sa visite de cette « inimaginable » fondation, avait résumé ainsi la collection : « C’est positivement l’accumulation de chefs-d’œuvre de ceux que nous considérons comme les deux plus grands peintres du dix-neuvième siècle français, Cézanne et Renoir. »

Les plus beaux Renoir, Cézanne, Matisse, Picasso, Soutine, etc.
Avec cent quatre-vingt-un Renoir, la fondation Barnes est la plus grande collection au monde de ce peintre, dont toutes les périodes sont représentées, des débuts impressionnistes aux derniers nus voluptueux. De Cézanne, que Barnes qualifiait de « peintre le plus puissant depuis Rembrandt », on peut admirer soixante-neuf peintures, dont les Grandes Baigneuses et la plus ambitieuse version des Joueurs de cartes (1890-92). Le tableau est exposé en dessous des Poseuses de Seurat, œuvre majeure du postimpressionnisme et version moderne des trois Grâces.
Avec Renoir et Cézanne, Matisse est la troisième grande passion de Barnes, qui acheta cinquante-neuf œuvres du maître et lui commanda la Danse en 1932-1933 pour décorer les voûtes de la grande salle. La petite gouache préparatoire à la Danse est exposée un peu plus loin dans le parcours, en face du Bonheur de vivre, de 1905-1906, une des premières peintures fauvistes de Matisse, où la pastorale et l’arabesque se soumettent à la violence des couleurs. Matisse est souvent exposé à côté de Picasso, dont Barnes possédait quarante-six œuvres.
Barnes aimait aussi beaucoup les toiles de Soutine, du Douanier Rousseau, de Modigliani, dont il avait notamment acheté un nu, aux yeux vides de masque, qui avait été jugé indécent lors de l’exposition personnelle du peintre à Paris en 1917 et avait été confisqué par la police ! Ces peintres côtoient Toulouse-Lautrec, Van Gogh, Manet, Degas, Monet, Klee, mais aussi des maîtres anciens Goya, le Greco, Rubens, Titien, Chardin.
Barnes, dépourvu de préjugés, appréciait également l’art populaire et les peintres autodidactes américains, tels Charles et Maurice Prendergast, Horace Pippin, José Aragon dont on découvre ici l’œuvre, méconnue en France. Certaines salles recèlent des trésors d’œuvres sur papier, telles les illustrations à l’aquarelle de Charles Demuth pour Nana de Zola. Et toutes ces œuvres s’apprécient dans un accrochage étonnant.

Les conversations esthétiques engendrées par l’accrochage
La fondation a gardé son accrochage d’origine, une présentation très personnelle des tableaux. Titres et dates n’intéressaient pas Barnes, qui voulait créer des « ensembles muraux » composés de tableaux, d’éléments de ferronnerie et d’objets décoratifs. Les œuvres ne sont ainsi classées ni par artiste ni par époque, mais suivant des critères subtils, thématiques et formels.
Par exemple, dans une petite salle adjacente à la grande salle où commence la visite, on peut voir une alternance savamment orchestrée de Van Gogh, Renoir, Cézanne : la Toilette de Renoir est entourée de deux paysages de Cézanne, une nature morte de Cézanne côtoie un portrait par Van Gogh (Joseph Rouslin, postier de la gare d’Arles et ami de l’artiste) tandis qu’un portrait par Cézanne (Mme Cézanne) fait pendant à une nature morte de Van Gogh. Le Joseph Rouslin de Van Gogh, sensible et expressif, s’oppose à la monumentale Madame Cézanne, davantage un travail sur les formes et la lumière que le portrait d’un être cher.
Barnes aime les accrochages contrastés, propices à provoquer un choc esthétique : dans la salle 16, au deuxième étage, un paysage pastoral harmonieux du peintre français du XVIIe siècle Claude Lorrain côtoie le Petit pâtissier de Soutine, aux couleurs saturées et aux lignes tortueuses. Masques bambaras, figures-reliquaires kotas et autres sculptures africaines, celles-là mêmes qui ont bouleversé les artistes modernes collectionnés par Barnes, scandent le parcours. Un parcours qui se transforme en aventure inoubliable à travers l’art.

Biographie

1872 Naissance d’Albert C. Barnes. 1922 Création de la fondation pour « promouvoir le progrès et l’appréciation des beaux-arts ». 1929 Barnes vend sa société pharmaceutique et se consacre à la fondation. 1951 Mort d’Albert C. Barnes. 2008 Le tribunal donne l’autorisation à la fondation Barnes de quitter la banlieue de Philadelphie.

Autour de l’exposition

Informations pratiques. Fondation Barnes, 300 North Latch’s Lane, Merion, Pennsylvanie. Ouvert de juillet à août, du mercredi au dimanche de 9 h 30 à 17 h ; le reste de l’année du vendredi au dimanche de 9 h 30 à 17 h. Tarif : 7,6 € à partir du 1er juillet (réservation conseillée un mois à l’avance).

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°604 du 1 juillet 2008, avec le titre suivant : Fondation Barnes, derniers jours avant fermeture

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