Fauvisme et expressionnisme allemand, même combat

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 juillet 2005

1905 marque la naissance du fauvisme et de l’expressionnisme allemand autour du mouvement « Die Brücke ». Au-delà d’une similitude de date, ces deux courants rejettent l’art académique et privilégient la subjectivité de l’artiste et les contrastes colorés violents.

Créé à l’initiative de l’architecte Frantz Jourdain, le Salon d’automne ouvrit ses portes le 31 octobre 1903 dans une cave du Petit Palais. Le succès fut total et, dès 1904, il s’installa au Grand Palais. S’appliquant à vouloir donner au siècle nouveau une image de la création artistique la plus vive, il devient en 1905 le lieu d’un scandale qui l’ancre définitivement à l’histoire. Au centre même du Salon, la salle numéro VII accueille les œuvres de Matisse, Derain (tous deux de retour de Collioure), Vlaminck, Marquet, Puy, Rouault, Van Dongen, Camoin, Manguin, Flandrin, Girieud et une toile du Douanier Rousseau intitulée Le lion ayant faim (aujourd’hui dans la collection de la fondation Beyeler). Paradoxe de l’accrochage, une sculpture en bronze d’Albert Marque, représentant un buste d’enfant dans le plus pur style de la Renaissance italienne, avait été placée au beau milieu de cette salle. Pour l’essentiel issus de l’atelier de feu Gustave Moreau, les artistes présentaient des peintures dont les couleurs acidulées et violentes agressaient quasiment le regard. En fait, tout avait été délibérément orchestré par le comité de sélection dont Matisse et Rouault faisaient partie. Il n’en fallut pas plus pour que le critique d’art Louis Vauxcelles lança dans le Gil Blas du 17 octobre : « La candeur de ce buste surprend au milieu de l’orgie des tons purs : Donatello parmi les fauves. » Le fauvisme était né et Camille Mauclair embrayait derrière son confrère en déclarant qu’« un pot de peinture [avait été] jeté à la face du public ».

Les sentiments de l’artiste face à la réalité
Dérivé du post-impressionnisme et du pointillisme, rejetant la perspective et les valeurs de l’art académique, le fauvisme se caractérise par la simplification des formes et l’utilisation de couleurs pures issues directement du tube. Parce qu’il vise à débarrasser la couleur de sa fonction imitative au bénéfice de l’expression libérée de la subjectivité, on a pu dire du fauvisme qu’il était l’une des dernières étapes vers l’abstraction. Comme il en fut de l’expressionnisme allemand qui vit le jour au même moment, en 1905, à Dresde, au sein du groupe Die Brücke. Animé par Fritz Bleyl, Erich Heckel, Ernst Ludwig Kirchner (ill. 11) et Karl Schmidt-Rottluff, auxquels se sont joints par la suite Max Pechstein, Otto Mueller et Emil Nolde, Die Brücke – mot à mot, « Le Pont » – aspirait pareillement à exprimer les sentiments de l’artiste face à la réalité du monde extérieur. Si Français et Allemands montraient le même goût pour un art où le vécu prime sur le vu, les seconds étaient portés par un idéalisme que ne connaissaient pas les premiers. L’expressionnisme, c’est d’abord et avant tout une manière de vivre et, en leurs débuts, les artistes de Die Brücke avaient choisi de se constituer en une véritable communauté, partageant les mêmes vacances, les mêmes modèles, les mêmes ateliers. Dans la grande tradition de la Renaissance germanique, ils réhabilitèrent la pratique de la gravure, notamment celle sur bois, la xylographie, de sorte à pouvoir diffuser leurs idées auprès du public le plus large possible. D’un naturel révolté, partisans d’un art émotionnel, violent, qui traduit la vérité de leur temps, les artistes expressionnistes affirment leur attirance pour tout ce qui est primitif, voire barbare. Aussi leur art fait la part belle aux contrastes colorés, aux formes rudimentaires et au dynamisme de la forme, dans une qualité dionysiaque oublieuse du réel.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°571 du 1 juillet 2005, avec le titre suivant : Fauvisme et expressionnisme allemand, même combat

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