Dimanche 16 décembre 2018

TENDANCE

Faire le récit d’une œuvre

Par James Benoit · L'ŒIL

Le 21 décembre 2017 - 642 mots

Les déclinaisons romanesques issues d’œuvres artistiques forment une tendance remarquée parmi les productions littéraires qui ont trait à l’art.

Il s’agit essentiellement de tirer d’une œuvre ou d’une collection un récit nouveau inventé par un auteur. Ce type d’ouvrage s’inscrit désormais comme ligne éditoriale à part entière, comme en atteste la création récente d’une nouvelle collection (Cartels) au sein des éditions de la RMN dédiée aux rencontres d’œuvres historiques et d’écrivains renommés.

Dans ces publications, la part de biographie de la vie du peintre ou de son modèle, tout comme la part du récit des effets qu’induit l’œuvre sur la vie de l’écrivain, sont encore très présentes. Ce sont par ailleurs les procédés les plus attendus dans la mesure où l’auteur, par déférence ou par souci de distanciation, se positionne naturellement dans une attitude de spectateur impressionné ou d’amateur éclairé. Cependant, on assiste à l’émergence d’une véritable ligne de créations décomplexées qui n’hésitent plus à prendre la finalité d’une œuvre originale comme point de départ d’une tout autre élaboration, résolument personnelle.

La digestion de l’art
À la manière dont on a pu voir dernièrement Winshluss, invité par le Frac Aquitaine, romancer en une bande dessinée décapante [Gang of 4, Les requins marteaux, 28 p., 6 €] la photographie Untitled 4 de Diane Arbus, les auteurs se livrent à des élucubrations ne dépendant plus que de leurs seuls critères et de leurs procédés propres, totalement dégagés des modes d’intertextualité plus classiques que sont le commentaire, la citation ou la reformulation. On trouve dans ces compositions dérivées un degré d’impertinence plus prononcé. Ce n’est autre que la marque de la fantaisie inhérente de toute essence nouvelle, et qu’une manière de manifester un profond respect filial tout en dégageant une grande liberté de ton. On détecte aussi, comme dans le récit Autoportrait en cendres de Philippe Adam [Confluences éditions/Frac Aquitaine, 75 p., 10 €], composé à partir de l’installation Laptop Fire d’Olivier Vadrot, une marque d’autobiographie sensitive, qui raconte comment l’œuvre s’intègre à leur propre histoire, à leur réflexion, et ce qu’elle suscite en eux de ressouvenance ou d’activation sensorielle. Au-delà de la description, de dépeindre l’univers d’une œuvre, celle-ci est intériorisée et maturée, ingérée pour être accouchée par un processus qui tient plus de la maîtrise d’un matériau à sculpter que d’une pratique rhétorique.

L’exercice ne prend vraiment que lorsque la nouvelle réalisation se mêle assez à l’originale pour se l’approprier, jusqu’au point de fusion d’où il apparaît désormais difficile de départager laquelle des deux a été le préalable de l’autre. Au point de rencontre de la dimension spatiale et de la profondeur temporelle, l’auteur entraîne le lecteur avec lui dans un parcours de funambule à travers l’étendue des paysages intérieurs que suscite l’œuvre en lui. Il donne à voir comment la graine qu’elle y sème germe dans le terreau de leur imaginaire.

C’est alors plus particulièrement à une animation physique de l’œuvre que se livre l’auteur en lui apportant la dimension évolutive de l’écrit. Le nouveau récit décliné semble poursuivre à la trace l’impact laissé au cœur par la vision de l’œuvre. Il constitue de ses lignes l’effet d’un regard propre à emporter avec soi, au fond de soi, comme seul persiste un parfum dans l’air.

S’agit-il pour autant d’une approche actuelle de l’art qui tendrait à nous proposer, par un regard personnalisé sur une œuvre, plus d’horizontalité, plus de prêt à penser, de prêt à ressentir, prêt à imaginer ? Décliner est-il le signe d’un déclin, ou bien la mise en récit permet-elle de rencontrer l’art par les lettres, d’ouvrir des perspectives radicalement novatrices qui seraient source d’autres contemplations, d’autres imaginaires ? Toujours est-il que le jeu des créations mises en abyme permet une communication d’univers différents sur un thème qui les transcende et qui, au-delà des figurations et des fantasmes, tend à révéler le lien humain qui unit le particulier à l’universel.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°708 du 1 janvier 2018, avec le titre suivant : Faire le récit d’une œuvre

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