Quatre questions à Wolfgang Tillmans

Wolfgang Tillmans : « L’esthétique est un enjeu »

Le Journal des Arts

Le 11 mars 2008

Apparu sur la scène internationale au début des années quatre-vingt-dix, Wolfgang Tillmans (1968) mène de front une carrière de photographe de magazine et d’artiste plasticien. Présélectionné pour le Turner Prize, il expose actuellement à Londres.

Ce mois-ci, vos images sont sur les cimaises de la Royal Academy et de la Whitechapel Art Gallery. Vous réalisez également un travail pour The Big Issue, le magazine vendu dans les rues de Londres par des SDF. Existe-t-il une relation entre ces différents supports ?
Le rapport est toujours assez faible, mais j’envisage de me servir de plus en plus des magazines pour, d’un côté, élargir mon espace d’exposition et, de l’autre, produire un nouveau travail. Les magazines me permettent d’approcher des gens et des sujets que je n’aurais jamais osés aborder autrement ou que je n’aurais pas pu rencontrer. Au début des années quatre-vingt-dix, les magazines m’ont facilité l’accès à des clubs, des musiciens, des personnes engagées qui m’intéressaient. On ne peut pas se réveiller un matin en se disant : “je vais aller en Écosse photographier le camp de la paix de Fasslan, ou encore, je vais assister à la prochaine Gay Pride, observer les gens avec attention et les photographier”. Les choses ne se passent pas comme ça.

On retrouve souvent dans vos expositions des images que vous avez au départ réalisées pour des magazines.
Je fais très attention à ces deux environnements potentiels et je les considère comme des lieux indépendants. Je n’attends pas d’échanges entre eux – ce qui est très fréquent aujourd’hui : certains artistes, par exemple, réalisent des projets pour des magazines de mode, et des photographes et designers de mode se lancent dans des créations artistiques. Je veux que mes images fonctionnent en tant qu’images de magazine. Si je m’intéresse autant à la photo de mode, c’est parce que je suis fasciné par la façon dont nous nous représentons et dont nous négocions ce processus qui oscille entre l’artificiel et le soi-disant naturel. Je pense que l’artificiel peut être tout aussi réel et naturel que le naturel peut être artificiel. De cette manière, une image a priori des plus simples, qui ressemble à un instantané pris sur le vif, peut être une image très travaillée. Et réciproquement, une nature morte parfaitement mise en scène et respectant toutes les règles de composition relatives à cet art, peut laisser penser qu’on l’a trouvée telle quelle sur une table. Rien n’est figé ni catégorique. On pourrait imaginer que chacune de mes photos ressemble à un instantané, mais elle n’en est pas forcément un. Il est très difficile de manier les photographies en tant que supports artistiques. J’ai donc pour volonté depuis longtemps de travailler à l’appréhension et à la valorisation de la beauté de la photographie en tant qu’objet, mais aussi à la compréhension de ses défauts.

La façon dont vous accrochez vos images – souvent scotchées ou punaisées sans cadre sur le mur – rejoint-elle cette volonté ?
Il ne s’agit pas de nonchalance mais toujours de pureté. J’utilise du Scotch invisible pour accrocher mes tirages, non pas par provocation, mais parce qu’il disparaît presque complètement. Les images deviennent alors des objets purs. Préserver la pureté des objets est la finalité suprême. Nous avons tendance à nous méfier de la spontanéité. Le moment où l’on fait une photo, ou celui où l’on décide de l’accrocher sur un mur, ne dépend pas d’une décision fortuite car il découle de plusieurs millions de décisions et d’expériences antérieures.

Que pensez-vous de la beauté ?
Je recherche dans mon travail une utopie qui soit réelle, ou paraisse réelle, et qui puisse proposer une alternative au concept dominant de beauté. L’esthétique est devenue un enjeu. Je ne pense pas que ces questions soient superficielles, parce que je suis convaincu que les choses sont ce qu’elles donnent à voir. On peut appréhender le monde d’un point de vue esthétique.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°111 du 22 septembre 2000, avec le titre suivant : Wolfgang Tillmans : « L’esthétique est un enjeu »

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