Dimanche 21 octobre 2018

Architecture

ENTRETIEN

Wang Shu : « Je hais la monumentalité »

Architecte

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 1 octobre 2018 - 1225 mots

BORDEAUX

Exposé à Bordeaux, le Pritzker Price 2012 plaide pour une architecture à échelle humaine, qui valorise les savoir-faire traditionnels et procure de nouvelles sensations.

Wan Shu
Wan Shu
© Photo Ivan Mathie

Après avoir étudié au Nanjing Institute of Technology, l’architecte chinois Wang Shu a fondé, il y a plus de vingt ans, avec sa femme Lu Wenyu, l’agence Amateur Architecture Studio à Hangzhou, près de Shanghaï. Lauréat du Pritzker Prize 2012, il use de savoir-faire traditionnels pour inventer une esthétique contemporaine. Rencontre à l’occasion de sa première rétrospective en France, à Bordeaux au Centre d’architecture Arc en rêve.

Que montrez-vous dans cette première rétrospective française ?

Des travaux récents datant, au plus, d’une dizaine d’années. La réalisation la plus ancienne est le musée d’histoire de Ningbo, en 2008. L’exposition présente un corpus de projets qui illustrent notre manière de faire. Nous attachons, par exemple, une grande importance au rapport entre intérieur et extérieur, ainsi qu’à la tradition, autrement dit aux savoir-faire ordinaires. Beaucoup doutent encore de notre travail, en particulier par rapport à la tradition. D’aucuns pensent que la tradition, c’est du passé. Pour nous, au contraire, c’est une notion très vivante et très actuelle. La façon de recycler les matériaux, par exemple, est très intéressante. Il faut conserver la mémoire de ces savoir-faire traditionnels, tout en sachant qu’on peut les revisiter de manière contemporaine. La tradition est une richesse.

La mémoire semble être, pour vous, un point primordial…

Nous voulons, à travers nos bâtiments, que les gens ressentent non pas des sensations abstraites, mais de vraies sensations. Je veux que cela touche au cœur, que nos constructions convoquent la mémoire, à l’instar de l’œuvre d’un auteur comme Proust. Les souvenirs fondent l’expérience, la vie. Dans nos projets, il y a toujours une foule de détails qui font que des souvenirs peuvent remonter à la surface. Je souhaite que les gens aient des souvenirs. J’ai beaucoup été influencé par Roland Barthes et par son travail sur la relation entre le passé et le présent. Il parle beaucoup des différences. On croit souvent qu’il y a une énorme rupture entre le passé et le présent, or on y retrouve, peu ou prou, les mêmes événements. Les différences sont infimes. Tel est le message que je souhaite faire passer à travers mon travail.

Comment, en tant qu’architecte, percevez-vous l’espace ?

Pour moi, l’espace est abstrait. Plutôt que le terme « espace », je préfère le vocable « lieu ». Un lieu évoque toujours un endroit précis et est donc, a fortiori, différent d’un autre. Vous en conservez un sentiment, une impression par rapport à des volumes. Dans mes projets, j’aime bien exprimer la différence, par exemple, entre un intérieur et un extérieur. J’aime l’air frais et j’aime que l’air frais entre dans l’architecture, que le bâtiment « respire ». Dans certaines régions, l’hiver est rude et l’été très chaud. Alors je conçois comme des couloirs autour des pièces principales. À l’aide de petits percements, on peut ensuite contrôler le vent qui passe au travers de la paroi, ou la lumière naturelle. C’est une manière de procurer, d’inventer de nouvelles sensations.

Vous dites souvent : « L’humanité est plus importante que l’architecture et l’artisanat plus important que la technologie »… Pourquoi ?

On a pris l’habitude en Chine, depuis plusieurs années, de construire des projets surdimensionnés. Or, on ne peut plus, aujourd’hui, accepter un tel gigantisme.
Je hais la monumentalité. Lorsque je dois réaliser un projet de grande dimension, j’ai toujours envie de le découper en petits morceaux, afin que les gens puissent se les approprier plus facilement. C’est une manière de construire davantage à l’échelle humaine. Mon objectif principal est de procurer de nouvelles sensations, c’est pourquoi j’ose dire que la vie est plus importante que l’architecture. De même, l’artisanat est davantage en relation avec la vie quotidienne des gens que la technologie. D’ailleurs, la technologie n’est qu’un outil. Vous avez le choix de l’utiliser ou pas.

Peut-on être architecte sans être un brin constructeur ?

Dans le temps, les gens construisaient de leurs propres mains. Aujourd’hui, beaucoup pensent que le savoir est primordial. Dans le département d’architecture dans lequel j’enseigne (à l’Académie des beaux-arts de Chine, à Hangzhou, NDLR), j’ai introduit un nouveau programme : on apprend l’art de construire dès les premières années. Je fais intervenir des artisans qui savent précisément ce que sont les matériaux, afin qu’ils témoignent de leurs savoir-faire. Dans notre agence, le matériau arrive toujours au début du projet, mais il n’est pas le seul élément qui entre en compte. Lorsqu’on visite un lieu, on découvre souvent un point de vue ou un aspect historique important, parfois une odeur… C’est à partir de ces divers éléments que l’on peut créer un langage nouveau. Un peu comme un écrivain qui recherche de nouvelles impressions à travers des mots existants.

Comment, dans un monde globalisé, est-il possible de faire ressortir des spécificités locales ?

Ériger le même bâtiment partout dans le monde est une attitude très conceptuelle. Les architectes qui agissent ainsi n’ont cure du contexte. Or, le contexte est à la fois important et complexe. Il y a le site en tant que lieu physique, mais aussi toute la réalité d’un environnement à comprendre : son potentiel, la vie qui s’y déroule, les opportunités, les valeurs écologiques… Le contexte implique aussi d’utiliser des techniques et/ou des matériaux locaux. Bref, tout l’inverse du système omnipotent de l’industrialisation moderne. Je n’aime pas l’attitude qui consiste à faire venir tel ou tel matériau – exemple : du marbre d’Italie – depuis l’autre côté de la planète. Mieux vaut utiliser ce que vous trouvez sur place.

L’outil informatique vous séduit-il ?

Je n’utilise pas l’ordinateur, ce sont mes assistants qui en usent. Moi, je dessine à la main. Je préfère garder une distance avec l’outil informatique. Certes, il est utile et aide beaucoup, mais il peut aussi être « dangereux » lorsqu’il prend le contrôle. Il faut sans cesse être en alerte. J’aime rester conscient, travailler avec le réel : dessiner de « vraies » choses dans un « vrai » monde, échanger avec un charpentier ou un maçon… C’est la seule façon, pour moi, de trouver des voies originales, d’inventer une autre manière de faire.

Vous avez, en Chine, une position quelque peu critique envers la manière de construire de la grande majorité de vos confrères. Pourquoi ?

Il y a, en Chine, énormément de projets commerciaux. Je ne veux ni m’occuper de politique, ni faire des projets commerciaux. Je veux faire des choses que j’aime. En ce sens, je peux dire que je suis une sorte de soldat, de survivant. J’ai un contrôle total sur mon agence. Amateur Architecture Studio ne représente pas plus d’une dizaine de personnes, ma femme et moi compris, et je ne veux pas m’agrandir davantage. J’ai aujourd’hui la chance de pouvoir choisir les projets. J’en sélectionne un ou deux nouveaux par an, pas plus.

Depuis 2003, vous dirigez le département d’architecture de l’Académie des beaux-arts de Chine, à Hangzhou. Est-il important de transmettre ?

J’ai commencé à enseigner en 2000, soit il y a dix-huit ans. La raison ? Je voulais livrer un message aux jeunes générations, leur montrer qu’il était possible de faire autrement, de choisir… À chaque projet, j’essaie de montrer aux gens quelles sont les différentes possibilités, quelle est la direction la meilleure. Montrer aussi la valeur de l’indépendance, plutôt qu’opter pour un style « à la mode ». Les gens ont, en réalité, une vraie liberté de choix.

Wang Shu, Lu Wenyu, Amateur Architecture Studio, Hangzhou, Chine,
jusqu’au 28 octobre, Centre d’architecture Arc en rêve, 7, rue Ferrère, 33000 Bordeaux, www.arcenreve.com

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°507 du 21 septembre 2018, avec le titre suivant : Wang Shu, architecte : « Je hais la monumentalité »

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