Mercredi 19 décembre 2018

Wagner et les peintres, accords majeurs

L'ŒIL

Le 1 octobre 2005 - 1144 mots

La démesure des opéras de Richard
Wagner (1813-1883) a nourri l’imagination des peintres, au XIXe siècle et au-delà. Fantin-Latour, Khnopff, Redon, Denis, mais aussi Grosz, Tàpies ou Kiefer ont, parmi d’autres, succombé aux drames wagnériens. Évocation de ces résonances de la musique dans la peinture au musée Rath de Genève.

Dans ses écrits théoriques, Richard Wagner explique que le drame musical naît d’une véritable collaboration entre l’artiste et le public, qu’il est conçu comme une synthèse de tous les arts, musique, danse, théâtre et poésie, mis au service d’une histoire humaine et symbolique. Maître d’un romantisme démesuré, Wagner a créé une œuvre qui bouleverse les traditions de l’opéra classique, et résonne au-delà du champ musical, inspirant la littérature comme la peinture. En France, Édouard Dujardin fonde la Revue wagnérienne en 1885, considérant que la philosophie et la conception de l’art du compositeur allemand sont à l’origine du symbolisme, et de nombreux peintres participent de ce que l’on nommera la « peinture wagnérienne ». C’est à cette esthétique fin de siècle, aux influences de Wagner sur l’art du xixe siècle mais aussi bien au-delà qu’est consacrée l’exposition du musée Rath, organisée en collaboration avec le musée d’Art moderne et contemporain de Genève (Mamco).
Celle-ci s’ouvre sur deux portraits de Richard Wagner, l’un réalisé par l’Allemand Franz von Lenbach en 1872, l’autre par Pierre-Auguste Renoir en 1893 (ill. 3). Deux visions du compositeur, en prélude à un parcours thématique et chronologique des années 1850 à aujourd’hui, qui traverse les principaux courants, de l’impressionnisme de Renoir au symbolisme d’Odilon Redon, de la Sécession viennoise avec Koloman Moser au surréalisme de Salvador Dalí.

Théâtral, spirituel, fantastique
Longtemps considérée comme le grand genre, la peinture d’histoire décline au milieu du XIXe siècle. Le drame wagnérien va fournir aux artistes de nouveaux sujets, donner aux scènes mythologiques un autre souffle. Illustratives ou interprétatives, les œuvres produites durant la seconde moitié du XIXe siècle inspirées par Wagner reprennent le plus souvent un épisode, une scène précise d’un opéra. D’autres en isolent un personnage – Moser et son Voyageur (Wotan), 1918 –, d’autres encore choisissent d’en traduire l’élan, la tension et les enjeux dramatiques.
Henri Fantin-Latour revendique l’influence du compositeur sur son œuvre. Il se rend en 1876 au théâtre de Bayreuth récemment inauguré, où il assiste à une représentation de L’Anneau de Nibelung. L’Or du Rhin le marquera aussi profondément. « Je n’ai rien dans mes souvenirs féeriques de plus beau, de plus réalisé », écrira-t-il alors dans une lettre à Edmond Maître. L’exposition présente une huile de 1888 (ill. 5) et une lithographie de 1892 inspirées de la première scène de L’Or du Rhin. La peinture est un chef-d’œuvre de composition en trois plans successifs, avec une profondeur, des jeux de lumière et des mouvements de corps très étudiés. Le spectateur entre véritablement dans la peinture. Wagner voulait supprimer la distance qui sépare habituellement la scène des spectateurs, considérant que le public était aussi acteur de l’œuvre. La peinture est ici conçue dans cette même optique de proximité.
Les compositions inspirées par la musique de Wagner sont souvent très théâtrales, régies par de violents contrastes d’ombres et de lumières, empreintes de spiritualité et de fantastique.
Les dessins de Jean Delville – artiste très proche des musiciens de son temps – en sont un bel exemple. Son Parsifal (1890, ill. 1) témoigne d’un travail graphique très abouti. Le visage, les yeux fermés, expression d’une vision intérieure, semble se hisser pour sortir de l’ombre. Par la représentation de mythes, Delville confronte l’homme à son destin, le plaçant dans un monde où se mêlent le visible et l’invisible, le rêve et la réalité. L’exposition présente du même artiste une vision dramatique de Tristan et Yseult (1887, ill. 4), montrant les corps liés dans la tourmente. Contraste violent des noirs et des blancs, lumière qui enveloppe les formes, l’œuvre dégage une tension. Dans le catalogue de l’exposition, Sébastien Clerbois parle d’une « mise en scène spirituelle, théâtrale, presque fantastique, dans un mélange des genres caractéristique du symbolisme », en décrivant les œuvres de Delville. Une théâtralité que l’on retrouve aussi chez Mariano Fortuny y Madrazo. Chez les symbolistes, la figure de Wagner devient l’archétype même du musicien et du poète à la recherche de l’harmonie parfaite, en quête d’un « art total ». Dans La Walkyrie en sentinelle (vers 1906), Edward Robert Hughes propose la vision féerique d’un monde bleu et doré, d’une grande sérénité. Odilon Redon, Jean Delville, Fernand Khnopff, Henri de Groux s’intéressent quant à eux principalement aux visages de leurs personnages (un beau Portrait d’Isolde par Khnopff).

Le wagnérisme contemporain
Au-delà du sujet, de l’illustration, certains artistes ont puisé dans les visions wagnériennes des « prétextes » à évoquer l’histoire, des thèmes propices au développement de préoccupations plus personnelles. C’est notamment le cas, au xxe siècle, de George Grosz. En 1943, alors qu’il est exilé aux États-Unis, l’artiste s’oppose à la récupération par le nazisme de la cosmogonie wagnérienne. Il peint un Voyageur – vraisemblablement un autoportrait –, qui fait directement écho au romantisme allemand. Plus près de nous, l’œuvre de l’artiste contemporain Anselm Kiefer ne cesse de faire référence à la mémoire, à l’histoire. À celle de l’Allemagne, et au nazisme en particulier. Comme l’écrit Justine Durrett dans le catalogue, « la mythologie wagnérienne joue un rôle essentiel chez Kiefer, précisément parce qu’elle fait partie intégrante de la culture allemande et qu’elle a été l’objet d’une récupération à des fins de propagande patriotique ». Dans Siegfried oublie Brünhilde (1975, ill. 8), Kiefer inscrit une scène du Crépuscule des dieux dans un paysage qui pourrait évoquer, par ses sillons enneigés et l’horizon bouché, les rails des trains qui menaient à Auschwitz. D’autant plus, précise Justine Durrett, que le personnage de Siegfried a été repris par les nazis qui en ont fait le modèle de la race aryenne et l’archétype du héros invincible. Parmi les autres œuvres contemporaines retenues pour l’exposition, citons celle d’Antoni Tàpies, un Hommage à Richard Wagner de 1969, et deux œuvres inspirées du Vaisseau fantôme (1843), l’une de Joan Brossa Cuervo (1989, ill. 6), l’autre de Malcolm Morley (1989). Un Paysage coupable de l’artiste hollandais Armando (ill. 7) fait référence à la Tétralogie, belle allusion à la perte de l’harmonie de la nature universelle. Photographie rehaussée de craie rouge, l’œuvre révèle une nature inquiétante, aux arbres torturés sous un ciel menaçant. Autant d’images fortes qui montrent, au même titre que les dessins et peintures du XIXe siècle, la permanence et l’universalité de l’œuvre de Richard Wagner et le pouvoir ô combien ! évocateur de sa musique.

L'exposition

L’exposition « Richard Wagner. Visions d’artistes, d’Auguste Renoir à Anselm Kiefer » se tient du 23 septembre 2005 au 29 janvier 2006, tous les jours sauf le lundi, de 10 h à 17 h, le mercredi de 12 h à 21 h. Plein tarif : 9 FS (5,75 euros), tarif réduit : 5 FS (3,2 euros), gratuit pour les moins de 18 ans et le premier dimanche du mois pour tous. GENÈVE (Suisse), musée Rath, place Neuve, tél. 41 (0) 22 418 33 40, http://mah.ville-ge.ch

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°573 du 1 octobre 2005, avec le titre suivant : Wagner et les peintres, accords majeurs

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