Dimanche 8 décembre 2019

Une pose nécessaire

À Paris, Erwin Wurm dans toutes ses dimensions

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 14 juin 2002 - 787 mots

Images insolites de personnages tenant des ustensiles divers, les One Minute Sculptures d’Erwin Wurm, largement reproduites et recopiées sur divers supports, sont rapidement devenus des icônes de la fin des années 1990. En consacrant une rétrospective importante à l’artiste autrichien, le Centre national de la photographie, à Paris, dépasse largement ce cadre pour montrer une œuvre cohérente construite sur l’héritage croisé de la sculpture et de la performance.

PARIS - ”Traîner”, “Dormir pendant deux mois”, “Ne pas travailler” ou être “Indifférent à tous”, tels sont les mots d’ordre affichés par Erwin Wurm dans la série “Instructions for Idleness” (Instructions pour la paresse) qui conclut l’importante monographie du Centre national de la photographie. Dans ces autoportraits photographiques, où il porte barbe de quatre jours et tee-shirt “crade”, l’artiste prend un malin plaisir à salir sa gloire de jeune homme actif. Quelques années plus tôt, Me/Me fat (1993) le montrait grossi de quelques kilos. Quant à sa Fat Car (2001), actuellement exposée au Palais de Tokyo, elle glisse sur la même pente. Le bolide, à la carrosserie hypertrophiée par des bourrelets importants, est indéniablement plus proche du veau gonflé aux hormones que du pur-sang. À contre-courant de “l’objectif ventre plat”, l’artiste fait décidément tout pour ne pas garder la forme ! Entendue comme une résistance molle aux idéaux d’une société saine et aux poncifs d’un formalisme dur, l’expression ne saurait pourtant cacher le caractère sculptural de l’œuvre d’Erwin Wurm, justement appliqué à en chercher constamment les limites. Par les contraintes qu’il applique à son propre corps, à ceux de tiers ou à des environnements quotidiens, l’Autrichien court sans cesse après la déformation. Ainsi de ses désormais célèbres One Minute Sculptures (1997), icônes des années 1990 dont l’impact a largement dépassé le simple cadre des arts plastiques. La lecture de leurs titres dépasse les bornes habituelles de la sculpture. Dans ces photographies, des stylos tiennent en équilibre sur le sommet de chaussures, un homme chevauche une porte, tient une banane dans sa bouche, un autre un balai, et une femme semble flotter au-dessus du sol, aidée de quelques oranges sous son dos. Seule la photographie peut immortaliser ces actions minuscules et transformer le précaire en sculpture. Posées, les actions sonnent comme autant de petites victoires là où les mêmes, retranscrites en vidéo, dévoilent dans la durée leur caractère laborieux. D’autres, par leur absurdité, dérapent allègrement dans la fiction et Wurm ne se prive pas d’un sérieux coup de pouce dans ce sens. Parfaite allégorie de la bêtise humaine, L’homme qui a tenu un plat au-dessus de sa tête pendant deux ans (2000-2001) suit un citoyen autrichien lambda ravi de la victoire du chancelier Schüssel en 2000, allié au FPÖ de Jörg Haider. L’homme déambule dans ses activités quotidiennes en tenant d’un geste naturel et revendicatif un plat (die Schüssel en allemand) au-dessus de sa tête.

Documents de performance ou mises en scènes photogéniques et sculpturales ? Impossible de définir clairement dans quelle catégorie se situent les photographies/actions de Wurm, d’autant que l’entre-deux est consciemment entretenu. Autre cas, celui du mode d’emploi. Par le biais du dessin et d’accessoires, l’artiste suggère des postures au spectateur, enjoignant chacun de produire une œuvre qui sera plus tard (et moyennant monnaie) validée par l’artiste. Là, chacun pourra expérimenter l’effort de la pose. Pourtant, loin des douleurs endurées et signifiées par les tenants du Body Art, Wurm semble évacuer délibérément la dimension physique du corps. Générique, celui-ci devient objet jusqu’à l’absurde, un simple élément de composition, un socle devenu sculpture. Dans le même temps, utilisé pour modeler les corps par l’entrave ou l’ajout de couches successives, le vêtement peut être exposé séparément (Pullover Sculpture, 1997, chemise pliée en volume minimal, Sans titre, 1990, un tee-shirt en creux, Sans Titre, 1991) mais il suggère toujours la forme humaine. Lit par-dessus chaise et cuisinière sous chaise, les constructions acrobatiques des Hotelrooms, une série réalisée en 2001, pointent un phénomène comparable. Le corps humain est suggéré dans son absence, effacé dans sa présence. Sur ce double mouvement, Wurm a construit une large partie de son œuvre à l’image de ses Dust Sculptures du début des années 1990 où il dessinait à l’aide d’un aspirateur le contour de formes ensuite amenées à disparaître. Quelque part entre Duchamp et le royaume de l’électroménager qui nous entoure.

- ERWIN WURN, jusqu’au 26 août, Centre national de la photographie, hôtel Salomon de Rothschild, 11 rue Berryer, 75008 Paris, tél. 01 53 76 12 31, www.cnp-photographie.com ; jusqu’au 30 juin présentation de la Fat Car, de Jakob/Jakob Fat et d’une série de vidéos au Palais de Tokyo, Paris, www.palaisdetokyo.com ; enfin jusqu’au 27 juillet, la galerie Art : Concept, Paris, tél. 01 53 60 90 30, www.galerieartconcept.com, présente des travaux récents de l’artiste.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°151 du 14 juin 2002, avec le titre suivant : Une pose nécessaire

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