Mardi 18 septembre 2018

Une école affranchie des inventions de Picasso & co

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 1 juillet 2006 - 785 mots

L’identité new-yorkaise se construit dans les années 1940, après l’assimilation de l’héritage européen. Changements d’échelle et pluridisciplinarité irriguent la création dans une ville en fusion.

L’histoire de l’art new-yorkais relève de l’affranchissement des modèles esthétiques et théoriques européens. Toutes les grandes figures de l’école de New York se sont certes formées au regard ou, pour certains, au contact des artistes du Vieux Contient.
Dans les années 1920, le travail du peintre Arshile Gorky porte encore l’empreinte de Paul Cézanne. « Vers le début des années 1940, il s’est tourné vers le biomorphisme et les idées surréalistes exprimées par Miró, Masson et Matta, précise Kirstin Hübner, codirectrice de l’American Contemporary Art Gallery à Munich. En 1944, il rencontre André Breton et se lie avec d’autres surréalistes émigrés à New York. »
On peut du coup voir en Gorky aussi bien le dernier des surréalistes que le premier artiste de l’expressionnisme abstrait !

Le gigantisme des œuvres, première trace de la libération
Le jeu de vases communiquant entre l’Europe et les États-Unis porte ses fruits dans tous les secteurs. Lors de la déclaration de guerre, de nombreux artistes européens ont migré vers New York et produit certaines de leurs meilleures œuvres au contact de la ville.
Le photographe d’origine hongroise André Kertész quitte ainsi Paris pour New York en 1936 à l’occasion d’une brève commande commerciale. Pris de court par la guerre, il reste dans la Grande Pomme, où il collabore, de 1937 à 1949, à de nombreux magazine américains. Cette vague de sensibilités européennes venant enrichir le terreau local se trouve vite noyée dans l’affirmation d’un art proprement américain. En 1949, un petit noyau d’artistes new-yorkais composé d’Ad Reinhardt, de Kooning, Jack Tworkov ou Franz Kline se réunissent de manière informelle dans un loft de l’est de la ville, rapidement baptisé The Club. Ce groupe discute d’art à bâtons rompus. « Alors qu’au départ les discussions tournaient autour de l’influence de l’art européen, l’attention s’est vite tournée vers les qualités indépendantes du nouvel art américain », indique Kirstin Hübner.
Jack Tworkov a résumé cette prise de conscience d’un nouvel art : « Soudain, nous avons réalisé que nous discutions des œuvres de chacun, et pas de celles de Picasso ou Braque. Nous avions créé un milieu dans lequel les artistes américains pouvaient parler des autres artistes américains. » L’art new-yorkais se démarque alors par un changement d’échelle. L’heure n’est plus au tableau de chevalet mais aux grands formats de l’Action Painting. L’école de New York libère le geste, encore contrôlé chez les peintres européens. L’évolution vers le gigantisme se perçoit de manière très concrète dans l’architecture des galeries.
Outre une approche chronologique, l’exposition propose aussi une lecture environnementale. « On passe de l’appartement galerie des années 1950 et 1960 aux grands espaces des lofts des années 1970, jusqu’aux hangars des années 1990, précise Germano Celant, co-commissaire de la manifestation. Dans toute cette évolution, nous ne nous sommes pas intéressés à l’aspect sociologique et anthropologique, ni économique comme le développement financier et commercial. » Le sujet porte surtout sur la perméabilité des territoires artistiques, la tendance vers un syncrétisme caractéristique de la scène new-yorkaise.

Longtemps leader, New York pourrait céder du terrain
La libération du geste initiée par les artistes de l’expressionnisme abstrait se poursuit dans les années 1960-1970 par l’explosion pluridisciplinaire. Pour l’artiste Fluxus Allan Kaprow, les performances ou happenings jouent sur l’interactivité avec le monde environnant. Le mot d’ordre est de créer des événements forgeant une nouvelle perception de la pratique artistique. « Danseurs, musiciens, compositeurs, poètes et plasticiens répondent aux méthodes d’enseignement novateur de John Cage, en incorporant dans leurs œuvres les notions de hasard, simultanéité et énergie créative », analyse l’historienne d’art RoseLee Goldberg.
S’arrêtant aux années 1990, l’exposition n’appréhende pas la scène new-yorkaise actuelle, moins trépidante malgré le dynamisme du marché américain. Bien que la ville conserve une suprématie économique, les regards des critiques d’art et des commissaires d’expositions se tournent vers d’autres horizons. L’Europe et les pays périphériques sont (re)devenus de vraies pépinières capables de damer le pion à l’Amérique, du moins sur le plan intellectuel et esthétique.
« Si le leadership américain est indiscutable, il est confronté à une crise provoquée par la culture globale qui fait fondre les centres au profit d’une dispersion universelle, admet Germano Celant. Cette situation est aussi en train d’envahir New York touchée par cette crise qui remet en question sa position centrale. Mais, je la connais, elle restera encore au pouvoir longtemps. »

Autour de l’exposition

Informations pratiques L’exposition se tient jusqu’au 10 septembre à l’espace Ravel du Forum Grimaldi, tous les jours à partir de 10 h, fermeture à 22 h le jeudi. Tarif : 10€. Forum Grimaldi, 10, avenue de la princesse Grace, Monaco, www.grimaldiforum.mc

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°582 du 1 juillet 2006, avec le titre suivant : Une école affranchie des inventions de Picasso & co

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