Samedi 24 février 2018

Un portraitiste humaniste

Holbein le Jeune s’installe à La Haye

Le Journal des Arts

Le 14 novembre 2007

Plus de quarante ans après l’exposition du Kunstmuseum de Bâle, le Musée Mauritshuis de La Haye présente un nombre important d’œuvres d’Holbein le Jeune (Augsbourg, 1497/98-Londres, 1543), soit une vingtaine de tableaux et une quinzaine de dessins. Des années bâloises aux séjours en Angleterre, où l’artiste s’imposa comme peintre officiel de la cour des Tudor, le parcours retrace l’ensemble de la carrière du maître allemand et met en lumière la virtuosité de ses portraits.

LA HAYE - “Le peintre Holbein peint ses sujets de telle manière qu’ils semblent vivants”, s’émerveillait Érasme dans les années 1520. Près de cinq siècles plus tard, la magie opère toujours. Il suffit pour s’en convaincre d’admirer les 19 peintures – sur les 90 connues – et 15 dessins actuellement présentés par le Mauritshuis de La Haye. Le musée hollandais a réuni autour des trois portraits déjà en sa possession – Jeanne Seymour (aujourd’hui attribué à l’atelier d’Holbein), le magistral Robert Cheseman et Le Gentilhomme de 28 ans avec un vautour – un large ensemble d’œuvres issues des collections royales anglaises (quinze dessins, trois peintures et une miniature), auxquelles sont venus s’ajouter des tableaux du Louvre, des Offices (Florence), de la National Gallery de Londres et de celle de Washington, de la Gemäldegalerie de Dresde, du Kunstmuseum de Bâle, du Metropolitan Museum of Art (New York) ou encore du Kunsthistorisches Museum de Vienne. Véritable tour de force compte tenu de l’extrême fragilité des panneaux peints par Holbein le Jeune, cette concentration d’œuvres du maître est en soi un événement – la dernière exposition d’envergure consacrée à l’artiste s’était tenue au Kunstmuseum de Bâle en... 1960 ! La rétrospective proposée par le Mauritshuis permet en outre de confronter études préparatoires et œuvres achevées, et offre un panorama de l’ensemble de la carrière du peintre, de ses débuts à Bâle dans les années 1520 à sa mort à Londres en 1543.

Les deux séjours londoniens à l’honneur
Sans effets de surprise ni mise en scène particulière – mais le maître allemand en a-t-il besoin ? –, l’accrochage, réalisé sur les habituelles tentures en damas vert du musée, démarre en force sur l’une des œuvres majeures du peintre : La Madone du bourgmestre Meyer (vers 1525-1526). Peinte pour l’autel de la chapelle du château familial des Meyer, à Gross-Gundeldingen, près de Bâle, cette composition religieuse est l’une des rares à avoir échappé aux destructions iconoclastes de la Réforme. Elle illustre la précocité du talent d’Holbein, qui fait montre ici de ses qualités de portraitiste – les époux Meyer sont rendus avec une science du détail digne des primitifs flamands – et de sa maîtrise de la composition, placée sous le signe de la Renaissance italienne. Non loin du retable figure un autre tableau capital de la période bâloise du peintre : le Portrait d’Érasme, conservé au Louvre, où le savant est représenté de profil en train d’écrire. Au cours de l’année 1523, Holbein peint trois portraits du célèbre humaniste hollandais (les deux autres sont conservés au Kunstmuseum de Bâle et à la National Gallery de Londres). Déterminantes dans l’image que nous avons aujourd’hui de l’auteur de l’Éloge de la folie, ces peintures ont également été décisives dans la carrière d’Holbein. Elles lui gagnent en effet l’estime d’Érasme, qui le recommande à son ami Thomas More. Ce dernier facilitera l’entrée du peintre dans la haute société de Londres, ville dans laquelle Holbein s’installe en 1526. Sa renommée de portraitiste s’y étend rapidement, comme en témoignent les représentations de Lady Guildford (1527), l’imposante épouse du maître de cérémonie de la cour, ou de Thomas Godsalve et de son fils John (1528), le futur garde des sceaux du roi. Figurés de trois quarts et à mi-corps, les modèles se détachent sur des fonds bleu-vert caractéristiques, souvent ornés de pampres de vigne ou de feuilles de figuier (symbole de protection contre les maladies) stylisées. Leurs traits sont décrits sans concession, mais leurs fastueux atours – l’artiste parvient à suggérer l’aspect soyeux d’une fourrure ou la somptuosité d’un drap d’or – et leur attitude raide et digne indiquent l’élévation de leur rang et l’étendue de leur fortune.
Installé à Bâle depuis 1528, Holbein regagne l’Angleterre quatre ans plus tard, un décret interdisant toute peinture religieuse dans la cité du haut Rhin. Ce second séjour londonien est la période la mieux représentée de l’exposition. Désormais au sommet de son art, l’artiste réalise des œuvres plus dépouillées et d’une plus grande force expressive (Derich Born, 1533). À partir de 1533, son talent de portraitiste séduit le roi lui-même, qui l’engage en 1536. Le pinceau du maître immortalise dès lors les membres les plus éminents de la cour : Robert Cheseman (1533), grand fauconnier du Roi, Richard Southwell (1536), courtisan rusé et ambitieux, ou encore Jeanne Seymour, troisième femme d’Henry VIII, dont il peindra à plusieurs reprises l’effigie. Seul l’exemplaire de Vienne (vers 1536-1537) est aujourd’hui considéré comme autographe. Il est pour la première fois exposé au côté de la version du Mauritshuis (une copie d’excellente qualité de son atelier) et d’une étude préparatoire conservée au château de Windsor.
Le parcours ne présente aucun portrait d’Henri VIII, mais la présence de son fils Édouard, prince de Galles (vers 1538), constitue une compensation appréciable. Malgré le caractère officiel de la commande – le prince est figuré en habits de souverain, tenant dans sa main gauche un hochet symbolisant le sceptre royal –, Holbein exécute un étonnant portrait d’enfant de 15 mois, rose et joufflu.
Enfin, l’exposition fait la part belle aux dessins du maître, qui se distinguent par la minutie de leur réalisation, le soin extrême porté au visage – alors que les vêtements sont à peine esquissés – et leur technique proche de celle des Clouet (pierre noire et craies de couleur). Ils possèdent en outre ce réalisme intimiste qui nous rend les modèles d’Holbein si familiers.

HANS HOLBEIN LE JEUNE

Jusqu’au 16 novembre, Musée Mauritshuis, Korte Vijverberg 8, La Haye, Pays-Bas, tél. 31 0 70 302 34 35, www.mauritshuis.nl, tlj 10h-17h. Six liaisons quotidiennes depuis Paris-Nord avec le Thalys, tél. 08 92 35 35 36. Catalogue de l’exposition en français, 183 p., éd. reliée 35 euros, éd. souple 25 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°176 du 12 septembre 2003, avec le titre suivant : Un portraitiste humaniste

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