Réouverture

Un musée dans la mer et la lumière

L'ŒIL

Le 1 mars 1999

« Au Havre, la mer paraît plus immense qu’ailleurs, enflée jusqu’à l’horizon, jusqu’au ciel, comme prête à se jeter sur la ville pour l’engloutir. Je dis cette impression à Monet, il la trouva juste » relate Gustave Geffroy, ami et biographe de Monet. C’est au Havre que ce dernier peint le célèbre Impression, soleil levant, auquel le mouvement impressionniste doit son nom. Eugène Boudin, avant lui, s’était ému de la qualité de la lumière havraise « qui inonde la terre, qui frémit sur l’eau ». Nul étonnement à ce que l’enjeu du projet de rénovation du Musée Malraux – fermé depuis deux ans – ait été de « présenter leurs œuvres dans la lumière et le paysage qui les ont vus naître », comme l’affirment à l’unisson Françoise Cohen et Laurent Beaudoin, la conservatrice et l’architecte du chantier – dont on avait déjà apprécié l’intervention nancéienne (L’Œil n°503). Sur les 1 460 m2 désormais disponibles, les œuvres baignent dans une lumière naturelle qui pénètre à flots par les larges baies du bâtiment, tamisée ce qu’il faut par des volets de verre à sérigraphie blanche – procédé remplaçant avantageusement les stores vénitiens d’origine et ménageant une large vision sur le panorama maritime environnant. Avec, en toile de fond des collections, et faisant écho aux œuvres, le trafic incessant des bateaux entrant, sortant du port et longeant la célèbre plage de Sainte-Adresse. Le bâtiment lui-même entretient une métaphore maritime. Réalisé en 1961 par Guy Lagneau, bénéficiant d’une situation exceptionnelle en front de mer, il a été conçu comme un glorieux trois-mâts ; on y accède par une passerelle enjambant des plans d’eau ; le paraplume, dessiné par Jean Prouvé et destiné à protéger la toiture de verre des rayons solaires, évoque les voilures fluides des mâts ; signalons encore la sculpture de Henri-Georges Adam – Signal – aux allures de figure de proue. Si la destruction du bâtiment  a été envisagée lors des phases préliminaires du projet, l’option a vite été abandonnée. Le musée constitue en effet une architecture pionnière et une référence dans l’histoire de la muséographie. Sa structure en verre et acier forme un véritable prototype de ce que sera Beaubourg une dizaine d’années plus tard. Entièrement démonté, reconstitué à l’identique, « il reste toujours signé Guy Lagneau » estime Laurent Beaudoin. Ce dernier a toutefois poussé plus loin les principes de transparence et de flexibilité présidant au projet initial, réouvrant notamment la façade Est, auparavant totalement obscurcie pour la présentation des collections d’arts graphiques. Ces dernières sont aujourd’hui protégées dans d’étonnantes armoires-containers, mises à la disposition du visiteur : on peut, selon ses désirs, admirer les dessins de Hubert-Robert, Girodet ou Dufy sur simple commande de manettes ordonnant la rotation d’une dizaine de plateaux. Une technologie des plus futuristes, encore jamais expérimentée dans un musée français, et permettant un gain de place considérable – 300 m2. Si la rénovation extérieure du bâtiment maintient le cap fixé par l’architecture initiale, l’intérieur a fait l’objet d’un programme complet de restructuration. L’équilibre des espaces et des fonctions a été repensé. Le musée se voit doté de nouveaux espaces d’accueil (bibliothèque, librairie, cafétéria panoramique...). Comme à Nancy, regard sur les œuvres et perception de l’architecture se superposent et se soutiennent mutuellement. Un rythme et une densité différenciés ont été introduits dans l’accrochage selon les périodes. Dans l’espace libre et ouvert du rez-de-chaussée, le cœur des collections (legs Marande, legs de Madame Dufy, acquisitions impressionnistes) est mis en avant. On peut toutefois choisir de suivre un parcours chronologique et commencer la visite à l’étage. Là, regroupées par genre, les peintures du XVIIe au milieu XIXe – avec notamment l’immense Consécration de la Vierge de Charles de la Fosse et un Portrait de Jeune homme de Fragonard – font l’objet d’une présentation plus dense et plus intime, dans des espaces presque clos. À la jonction des deux niveaux, se situe l’un des points forts du parcours : le fonds d’atelier d’Eugène Boudin, donné par le frère de l’artiste en 1900. 112 esquisses se déploient sur une cimaise longue de 25 m, suspendue dans le vide et rejoignant la toiture de verre du bâtiment. Ce témoignage unique sur le travail de plein air profite ainsi d’un éclairage zénithal des plus appropriés. Un accrochage qui, sans nul doute, aurait emporté l’adhésion du « roi des ciels », comme le surnommait Corot.

LE HAVRE, Musée Malraux, réouverture le 21 mars, exposition « Georges Braque : l’espace », 21 mars-21 juin., cat. éd. Adam Biro, 144 p., 60 ill., 150 F.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°504 du 1 mars 1999, avec le titre suivant : Un musée dans la mer et la lumière

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