Un manifeste encore en devenir

Philippe Parreno revient sur son exposition au Mamco de Genève

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2001 - 1278 mots

Pour son exposition au Musée d’art moderne et contemporain (Mamco) de Genève, Philippe Parreno nous invite à un parcours privé à travers sa « monographie collective », comme il la qualifie. Revenant sur la conception de son installation, sur le choix des œuvres et sur sa volonté de collaborer avec d’autres créateurs, l’artiste dessine les contours d’un art pluriel aux multiples références.

Votre exposition de Genève est construite comme un parcours, avec une entrée, un cheminement, et une sortie qui ressemble presque à celles de salles de cinéma avec ses portes battantes. Ce dispositif relève-t-il de la volonté de créer des plans-séquences successifs, de jouer sur une temporalité ?
Cette exposition ne s’appuie pas vraiment sur une métaphore cinématographique, en tout cas, je ne l’ai pas pensée en ces termes. Il y a un parcours imposé, donné par l’enchaînement des salles du musée puisque l’on ressort de l’exposition par où on est rentré. Mais c’est moins l’idée de faire se succéder des moments selon un parcours linéaire qui a prévalu, que d’essayer de dérouler un point de vue sur l’exposition monographique. Elle part d’une chose très singulière liée à un auteur – dans la première salle est présenté un haut-parleur en verre – et, au fur et à mesure, elle se dilue pour aboutir à une monographie de groupe – avec Vicinato 2, un projet collectif. Donc, cette exposition travaille sur ce format de l’exposition monographique.

Un grand nombre d’œuvres présentées sont des pièces collectives. Est-ce que pour vous la notion d’auteur unique est dépassée ?
La notion de signature liée à l’œuvre d’art, c’est de la préhistoire. Le spectacle est essentiellement basé sur la plus-value de la signature. Quand le projet précède l’œuvre, celle-ci est traversée par une histoire, par un récit – que je trouve plus gratifiant que la validation d’une signature. Je suis un amateur d’art mais pas au point de me passer de projet. Et je trouve, c’est vrai, que ce dernier est souvent plus intéressant, plus complexe, quand il passe par plusieurs personnes. Un personnage de roman n’existe jamais seul. Une biographie passe par d’autres biographies. J’ai besoin de travailler avec d’autres personnes, d’échanger des idées. Mais c’est aussi une démarche politique au sens philosophique du terme. Je travaille ponctuellement avec des personnes qui se choisissent plutôt qu’elles sont choisies.

Vous proposez de véritables collaborations, comme l’intervention des graphistes M/M.
Ils avaient déjà présenté des posters-tapisseries proches de ceux-ci à Stockholm et je leur ai demandé de faire un nouveau motif pour cette exposition de Genève. Ces posters étaient accrochés dans une petite salle juste après celle dans laquelle était projeté le film Anywhere Out Of The World. Ces posters sont fixés bord à bord et punaisés au mur uniquement par le haut. Visuellement, ils dessinent une tapisserie sur le mur qui bouge quand un visiteur passe à côté. Les motifs des posters reprennent les couleurs du personnage que l’on vient de voir dans la salle précédente. Alors, si on voulait utiliser la métaphore du cinéma que vous évoquiez plus haut, on pourrait dire que certaines salles de l’exposition sont en fondu enchaîné. Elles ne présentent pas des “œuvres”. Ces zones sont un peu comme des passages. On pourrait imaginer une pièce d’un appartement, entre la cuisine et le séjour, une pièce qui soit encore un peu une cuisine et déjà un salon.

La photographie d’Inez van Lamsweerde a un autre statut par rapport au film qui est projeté à côté d’elle.
La photographie d’Inez fait partie du film Credits. La question un peu bizarre que posait ce projet était de se demander comment on enregistre un événement passé. L’événement que je voulais filmer, c’était ce programme de ZUP, ce programme de construction d’un urbanisme social à la fin des années cinquante, un projet avec lequel on a voulu en terminer à la fin des années soixante-dix. J’ai grandi dans des tours comme ça, qui ont été détruites, et dont on a finalement très peu d’images. Comment faire une image de quelque chose qui n’est plus là ? J’ai alors consulté des gens qui savent fabriquer des images et d’autres qui ont des souvenirs de cette période. Assez vite, M/M a réfléchi au générique de ce collectif de points de vue. Ils ont demandé à Inez de réaliser le générique du film, et c’est ce personnage qui a une tête d’enfant sur un corps d’adulte. Cette image, comme un générique, à la fois prolonge et termine le film.

Ici, comme partout dans l’exposition, une moquette recouvre le sol et change le statut du lieu qui devient mi-privé, mi-public.
Nous avions aussi besoin de la moquette pour le son. Elle permet d’améliorer la qualité de l’espace. Ce parcours en moquette rend aussi le lieu plus doux, il arrondit les angles. Ce jeu de moquette crée un espace dans l’espace. Un motif d’ombres portées est inscrit dans une salle comme si le soleil rentrait par une fenêtre et avait imprimé la moquette. Les ombres correspondent aux sacs et aux arbres présents dans le film Credits dont on vient de parler.

Dans la dernière salle est projeté le film Vicinato 2. Quelle est la nature de ce projet ?
Le premier film avait été réalisé avec Rikrit Tiravanija et Carsten Höller. Cette fois-ci, la discussion s’est enrichie de Douglas Gordon, Pierre Huyghe et Liam Gillick. Nous avons essayé de faire en sorte que l’on voie très peu les acteurs parler mais plus s’écouter mutuellement. Le visiteur regarde des comédiens qui écoutent et, du coup, ils participent comme les acteurs à la discussion. En même temps, la voix off semble raconter une histoire. La base de Vicinato, c’est de se retrouver entre artistes pour parler et essayer de définir ce qui nous rassemble. C’est comme une espèce de manifeste d’un collectif, mais qui mettrait du temps à s’écrire et qui changerait de direction suivant les pratiques que développent ses signataires. Cette longue discussion à six est redistribuée sur quatre personnages.

Ce film ne met-il pas aussi en évidence un groupe d’artistes, un travail générationnel et, d’une certaine manière, un mouvement ?
Le problème, c’est que l’on ne sait pas ce qu’est ce mouvement. Il existe beaucoup de différences entre Carsten Höller et Rikrit Tiravanija. Pourtant, il y a quelque chose qui les réunit. Qu’est-ce que cette proximité de pensée qui fait que, par-delà même ce qu’ils produisent, nous retrouvons une affinité ?

Il s’agit peut-être de la manifestation contemporaine de ce qu’ont pu être les styles. Cela ne passe plus forcément par une dimension formelle mais par un état d’esprit, une approche commune.
C’est ce que nous essayons de définir. Mais nous n’avons peut-être rien en commun. Les discussions ont été très agitées.

Dans cet esprit, le projet AnnLee est exemplaire.
Oui, nous l’avons initié avec Pierre Huyghe. C’était aussi se demander comment d’autres peuvent se reconnaître dans un même signe. En fait, il prend de multiples significations.

C’est le même personnage, mais chaque artiste lui insuffle une âme différente.
C’est un signe qui cherche des acteurs pour exister. Les deux premiers épisodes, celui de Pierre et le mien, se ressemblent ; c’est un peu comme si on avait écrit la préface du projet. Il fallait bien qu’au début, le personnage se présente pour ne plus avoir à le faire après. Nous l’avons fait chacun à notre manière. Dans l’art, il y a toujours ce principe de résolution : j’ai une idée et je la résous dans une forme. Ici, c’est plutôt l’inverse qui est proposé. Cela peut très bien intéresser encore d’autres personnes.

- PHILIPPE PARRENO, ONE THOUSAND PICTURES FALLING FROM ONE THOUSAND WALLS, jusqu’au 21 janvier, Mamco, 10 rue des Vieux-Grenadiers, Genève, tél. 41 22 320 61 22, tlj sauf lundi 12h-18h, mardi 12h-21h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°118 du 5 janvier 2001, avec le titre suivant : Un manifeste encore en devenir

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