Nature morte

Un genre si laborieux

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 17 septembre 2008

Le Kunstmuseum de Bâle passe à côté d’une grande exposition sur la nature morte en explorant ses collections mais aussi celles de deux musées de Francfort et Darmstadt.

BÂLE - Amateurs, ne vous fiez pas aux séductions du titre de cette nouvelle exposition présentée au Kunstmuseum de Bâle, en Suisse, « La magie des choses ». Celle-ci déçoit en effet rapidement par son manque d’ambition. Coproduite avec le Städel Museum de Francfort-sur-le-Main, où elle a déjà été présentée, et le Hessischen Landesmuseum à Darmstadt, en Allemagne, elle se contente en effet d’exploiter les fonds de ces trois établissements, augmentés de quelques prêts provenant notamment de collections privées. Son commissaire a centré son propos sur la peinture du nord des Alpes de 1500 à 1800, excluant de fait quelques grands talents méridionaux (mis à part l’inabordable Caravage, on pense à Juan Sánchez Cotán ou à Luis Egidio Meléndez...). Il s’est en outre privé de la possibilité d’écrire l’histoire du genre, qui n’a pourtant jamais fait l’objet d’une véritable exposition. Cette déception passée, la présentation produit un effet inattendu : en juxtaposant de nombreuses peintures de qualité médiocre et quelques chefs-d’œuvre, elle démontre à quel point ce sujet, mal considéré dans la tradition académique, est loin d’être à la portée de tous les peintres !

Format panoramique
Le parcours, à la fois chronologique et thématique, s’ouvre pourtant par un coup d’éclat. Une gravure de Martin Schongauer (vers 1440/1445-1491), sorte de « proto-nature morte » figurant un encensoir posé négligemment, prouve que la figuration de l’objet statique peut aussi être empreinte de dynamisme. Ce document d’étude restera un témoignage isolé. La nature morte, longtemps subordonnée aux sujets religieux, va mettre en effet de longs siècles à conquérir son autonomie, acquise notamment grâce à la Réforme et à la proscription des images pieuses. Si la seconde salle frôle le hors-sujet avec ses peintures de paysage, le cas Georg Flegel (1566-1638) permet d’entrer enfin dans le vif du débat. Ce peintre originaire de Moravie est en effet considéré comme l’un des meilleurs représentants allemands du genre. La Branche d’abricots de Darmstadt, une œuvre tardive, relève certes d’une incontestable qualité, mais d’autres tableaux de sa main sont nettement moins convaincants. Il suffit, quelques pas plus loin, d’observer les deux toiles du Strasbourgeois Sébastien Stoskopff (1597-1657), parmi lesquelles La Corbeille de fruits avec guenon et bouteille de pèlerin provenant d’une collection privée, pour mesurer la distance qui sépare les deux artistes. En dépit de leur précision naturaliste, les Flegel pêchent par leur manque d’éclat, leurs compositions maladroites ou leur perspective hasardeuse. La remarque vaut pour les nombreuses peintures de fleurs, dont la portée symbolique prime souvent sur l’intérêt pictural. Seul un petit format (Branche de rosier au coléoptère et à l’abeille) dû à Rachel Ruysch (1664-1750), fille d’un professeur de botanique formée par Willem Van Aelst, démontre que cette peinture peut être excellente lorsqu’elle est composée. Plus loin, les Poissons sur un meuble de cuisine de l’Anversois Jacob Foppens van Es (vers 1596-1666) interpellent par leur format panoramique étonnamment peu exploité. Sûr, donc, que la perfection du rendu naturaliste ne suffit pas pour exceller dans le genre.

Repas calviniste
L’apogée est atteint au XVIIe siècle avec les maîtres hollandais, tels Willem Claesz. Heda (vers 1594-vers 1680) ou Van Aelst (1625/26-vers 1683), qui privilégient une palette chromatique très restreinte. Ainsi du  somptueux repas de poissons de Van Aelst, peinture « typiquement calviniste » selon Bodo Brinkmann, commissaire de l’exposition. Les chairs flasques des poissons donnent des accents dramatiques mais aussi des airs de vanitas à la scène.
Ce genre à succès, qui insiste sur la vanité de l’existence humaine, fait également l’objet d’une belle présentation, révélant un excellent Petrus Willebeeck (1620-après 1647), pourtant relégué jusque-là dans les réserves du musée de Francfort. Le XVIIIe siècle est illustré par quelques beaux Chardin (1699-1779), peintre français un peu isolé dans cet ensemble plutôt nordique, et par les surprenants Adriaen Coorte (1683-1707) et Justus Juncker (1703-1767). Ses deux tableaux jumeaux de Francfort présentant des fruits de manière monumentale, sur un socle de pierre (Poire et insectes et Pomme et insectes), font toutefois figure d’exception au sein d’une production plus classique.

LA MAGIE DES CHOSES, PEINTURE DE NATURE MORTE

Jusqu’au 4 janvier 2009, Kunstmuseum Basel, St. Alban-Graben 8, Bâle (Suisse), tél. 41 61 206 62 52, www.kunstmuseumbasel.ch, tlj sauf lundi 10h-17h, 10h-20h le mercredi. Catalogue, 366 p., en allemand et anglais (ISBN 978-3-7757-2207-0), 38 euros.

La magie des choses

- Commissariat : Bodo Brinkmann, conservateur au Kunstmuseum Basel
- Nombre de salles : 8

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°287 du 19 septembre 2008, avec le titre suivant : Un genre si laborieux

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