Dimanche 8 décembre 2019

Paris

Un Cross très pointilleux

L’exposition du Musée Marmottan-Monet consacrée à Henri Cross aurait mérité d’être étoffée

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 29 novembre 2011 - 671 mots

PARIS - À espaces contraints, parcours trop synthétique ? Si Henri Edmond Cross (1856-1910) n’avait pas fait l’objet d’une présentation monographique muséale depuis 1998 – à l’époque au Musée de la Chartreuse de Douai –, ce n’est qu’une très courte exposition qu’offre à voir le Musée Marmottan-Monet, à Paris.

À défaut d’une véritable rétrospective, le propos se concentre plutôt, comme l’indique un peu trop discrètement son sous-titre, sur les rapports de l’artiste avec le mouvement néo-impressionniste. La démonstration est loin d’être dénuée d’intérêt mais quelques œuvres clés manquent cruellement à l’appel, dont celles du Musée d’Orsay. Du fait d’un fâcheux malentendu sur une demande de prêt, deux tableaux de Saint-Pétersbourg n’ont par ailleurs pas fait le déplacement, laissant la place sur leur cimaise à deux tristes photocopies couleurs…

Cross – de son vrai nom Delacroix, anglicisé par l’artiste pour éviter toute confusion –, n’est évidemment pas né divisionniste. C’est en 1884 qu’il se rallie à cette nouvelle tendance promue par Georges Seurat (1859-1891) et nourrie des écrits scientifiques de Chevreul sur les « contrastes simultanés des couleurs ». Au départ, comme le montre Le Coin de jardin à Monaco (1884, Douai, Musée de la Chartreuse), Cross reste encore fidèle à une touche classique. Le peintre succombera ensuite à la division avec un premier tableau – non présenté –, le portrait en pied d’Irma Clare, sa future épouse (Madame Hector France, 1891, Paris, Musée d’Orsay). Les quelques panneaux exposés de cette première période, tel La Ferme, matin (1893, Nancy, Musée des beaux-arts), d’esprit presque japonisant, dont le pendant sera exposé lors du passage de l’exposition au Cateau-Cambrésis (du 12 mars au 10 juin 2012), mais aussi Plage de la Vignasse (1892, Le Havre, Musée Malraux), sont sans doute les plus remarquables du parcours. Si la touche est pointilliste, la composition d’ensemble s’opère avec un effet de larges aplats, constitués par ces points de couleur pure. La lumière, s’inspirant des Seurat de l’époque de Port-en-Bessin, produit des effets proches du pastel jusqu’à, parfois, brouiller la vision.

Vigoureux effets lumineux
Ses relations avec Paul Signac, à l’assurance parfois écrasante, qu’il côtoie avec assiduité sur les bords de la Méditerranée où Cross s’est installé dès 1891 pour soigner ses rhumatismes, le remettront dans la droite ligne d’un pointillisme plus orthodoxe. Voire plus ennuyeux. Entre 1895 et 1900, cette proximité avec Signac, mais aussi avec Théo Van Rysselberghe, conduit à des tableaux aux effets lumineux plus vigoureux, aux tonalités plus franches, à la touche élargie et à la ligne plus décorative, accentuant les arabesques. La Mer clapotante (vers 1902-1905, collection particulière) signe toutefois une brève résurgence de l’esprit japonisant.

Une rupture aurait toutefois pu intervenir dans l’art de Cross. Entre 1904 et 1910, le peintre côtoie ceux qui deviendront les « fauves », ces jeunes « sauvageons » de la peinture venus rechercher la lumière à Saint-Tropez. Au contact de Matisse puis de Camoin, Manguin ou Valtat, Cross se laisse tenter par cette volonté d’exalter la couleur pure pour ses seules qualités expressives. Il continue toutefois à détacher méticuleusement sa touche, privilégiant une iconographie un peu éculée, comme l’illustrent quelques tableaux encore en mains privées, tel Le Scarabée (1906-1907, collection Lenora et W. F. Brown), dont l’étude (1906) révèle pourtant quelques velléités d’audace. Dans ce contexte, la présence de Luxe, calme et volupté de Matisse (1904, Paris, Musée d’Orsay), toile déjà empreinte de ferments de modernité, eut créé une stimulante confrontation. Tel n’est, hélas, pas le cas. Les plus jeunes de ces artistes franchiront rapidement le pas du fauvisme, allant plus loin dans leur détachement vis-à-vis de la transcription du réel. Cross, quant à lui, n’avait manifestement pas l’âme d’un révolutionnaire.

HENRI EDMOND CROSS ET LE NÉO-IMPRESSIONNISME. DE SEURAT À MATISSE

Commissariat : Françoise Baligand, conservatrice honoraire du Musée de la Chartreuse de Douai
Coproduction : avec le Musée départemental Matisse, au Cateau-Cambrésis (Nord)

Jusqu’au 19 février 2012, Musée Marmottan-Monet, 2, rue Louis-Boilly, 75016 Paris, tél. 01 44 96 50 33, www.marmottan.com, tlj sauf lundi, 10h-18h, jeudi jusqu’à 20h. Catalogue, éd. Hazan, 240 p., 29 €, ISBN 978-2-7541-0589-7

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°358 du 2 décembre 2011, avec le titre suivant : Un Cross très pointilleux

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