Dimanche 15 décembre 2019

Turin transforme le grand jeu social en festivité

Pour sa deuxième édition, la Biennale de Turin fourmille de projets mais laisse encore un goût d’imparfait

Par Olivier Michelon · Le Journal des Arts

Le 3 mai 2002 - 813 mots

Plus proche d’un festival que d’une véritable biennale, Big Torino 2002 propose sur un mois à Turin une exposition, un cycle de films et une programmation musicale. Consacrée à
la jeune génération,
la manifestation souffre encore d’un manque
de construction, mais
permet quelques découvertes parmi une sélection d’une centaine d’artistes qui font
la part belle au politique.

TURIN - “C’est une invitation adressée aux jeunes, à ces jeunes de chaque genre artistique qui ressentent aujourd’hui l’urgence de pousser leur imagination vers des idées de transformation sociale, sensible et responsable”, postulait dans sa note d’intention Michelangelo Pistoletto, directeur artistique de la deuxième édition de la Biennale d’art jeune de Turin (Big), sous-titrée “Big social game”. Dans l’Italie berlusconienne et quelques jours avant le traumatisme des résultats électoraux français, la figure centrale de l’Arte povera démontrait, outre la justesse de son intuition, l’urgence de sa proposition. Passé les quelques lieux communs, sur l’interactivité (www.bigguesst.net rassemble ces propositions), et une pratique du “relationnel” devenue systématique, les travaux présentés marquent avec force le réengagement politique dans l’art. Cela n’est pas exempt de caricature : l’installation Un altro mondo è possibile d’Andrea Salvino cache derrière des barricades un portrait de Carlo Giuliani, mort pendant les manifestations de Gênes et, dans la cour de la Cavallerizza, au cœur de la biennale, des banderoles contestataires sont amassées dans un chaos parfait.

Dans une salle voisine, cette esthétique “antimondialisation” parvient pourtant à trouver un aboutissement juste. Revolution non stop : Christoph Schäfer fait sien le cinéma militant des années 1970. Il manie, singe et réinvente quelques-uns des clichés de l’agit-prop au profit d’une dénonciation virulente de l’aliénation marchande. Transformée en cabine de projection ambulante, une Fiat Uno porteuse de slogans permet de profiter pleinement de la séance. Entre clip et brûlot post-situ, le film traite avec fraîcheur de capital et de révolte au début du XXIe siècle. Si la production musclée de Christoph Draeger et Reynold Reynolds, Apocalypso Place 2000/The Last News, ne se singularise pas par le même souci de l’histoire, elle provoque une avalanche de sons et d’images assourdissantes, belle métaphore du flux télévisuel. À l’intérieur et à l’extérieur d’un décor de salon dévasté s’entrechoquent sur des écrans géants terrorisme, sitcom et publicité. De façon opposée, la violence du spectacle ne trouve guère d’écho dans le programme mené par Artlab. Entraîné dans un mouvement de contestation civique, le groupe anglais dévoile un cinéma mental, interne, synonyme d’évasion pour ses concepteurs, des condamnés à mort américains invités à dicter des films. Accompagné par une reprise reggae du Wish you where here de Pink Floyd, un long travelling aux lignes fuyantes défile à toute vitesse dans une caisse en bois de forme carrée. Enfin, Border, la projection d’Hans Op De Beeck, radiographie un poids lourd et montre un groupe de passagers cachés en son sein. Le discours absurde des immigrés clandestins adjoint à la détresse humanitaire un humour cruel.

Débutants et confirmés
Mais au-delà des arguments politiques ou sociologiques des œuvres sélectionnées, la Biennale ressemble à un panachage un peu rapide.”Forum de la jeune création”, “salon” ou encore “rendez-vous européen”, ces appellations seraient certainement plus appropriées que le terme si connoté de biennale pour nommer Big Torino (Biennale internationale des jeunes artistes). Disséminée dans plusieurs sites de la capitale piémontaise, la manifestation est en effet loin du lustre des grands rendez-vous internationaux. Dans ce domaine, l’Italie a déjà la doyenne, Venise, et il est rassurant de voir à quel point Big Torino s’éloigne de ce modèle pour adopter la forme d’un festival. Informelle, la manifestation ouvre grand les portes et met également au menu le cinéma, la musique ou encore la gastronomie. Quant aux interventions urbaines, à quelques exceptions près, tel le labyrinthe de Michael Blum, parfaitement intégré (jusqu’à la disparition) sur la place Vittorio Veneto, elles lassent vite par leur évidence. Sans doute la formule a sa limite et cède un peu à la tentation du “à boire et à manger”, en alignant une centaine d’artistes européens de moins de trente-cinq ans. Certains sont déjà dans les circuits internationaux tel Anri Sala – qui, comme lors de la dernière Biennale de São Paolo, présente Naturalmystic (Tomahawk # 2) (lire le JdA n° 146, 5 avril 2002) – ou Swletana Heger. Après la fin de son travail commun avec Plamen Dejanov, cette dernière livre avec Playtime une décevante série sur les rapports entre images publiques et marchandes. Dans le même temps, Daniele Puppi, figure montante de la scène italienne, rebondit de plus belle. Sous la forme d’une double projection, Fatica #10, Perpendicolar suit en caméra subjective un joueur de basket qui use de son ballon pour prendre possession de l’espace dans lequel il se trouve. Simple, la pièce est aussi efficace que physique.

- BIG TORINO 2002, BIENNALE INTERNATIONALE DE LA JEUNE CRÉATION, jusqu’au 19 mai, Cavallerizza Reale, via Verdi 9, Turin, tél. (n° vert) 800 80 50 95, tlj, 10h-20h, www.bigtorino.net

Fondation hospitalière

Sur les hauteurs de Guarene d’Alba dans la région turinoise, la Fondation Sandretto Re Rebaudengo (tél. 39 011 19831600) accueille jusqu’au 23 juin le Frac de la Région Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Intitulée « Self/In Material Conscience », l’exposition réunit quelques-unes des œuvres de la collection autour de la notion du Grand Tour. Comment rendre compte d’une expérience, d’un état de conscience, d’un choc expérimenté personnellement ? La question posée par Éric Mangion trouve une réponse dans les travaux d’une vingtaine d’artistes. Du cri poussé par Absalon face à l’attente de la mort aux sphères cotonneuses d’Ugo Rondinone et à l’anesthésie sensitive proposée par Berdaguer et Péjus, le chemin est riche en surprises. Le lieu, une villa du XVIIIe siècle tout en coins et recoins, sert en effet parfaitement l’idée d’un parcours. Mais c’est dans un tout autre esprit architectural que la Fondation Sandretto Re Rebaudengo inaugurera son nouveau siège à la rentrée. Dans le centre de Turin, ce nouveau bâtiment, construit par Claudio Silvestrin, est un gigantesque white-cube réservant plus de 1 000 m2 aux expositions. Placée sous la direction de Francesco Bonami (lire également page 4), l’institution ouvrira ses portes à la mi-septembre avec « Exit », une manifestation consacrée à 60 jeunes artistes italiens.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°148 du 3 mai 2002, avec le titre suivant : Turin transforme le grand jeu social en festivité

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