Trésors des musées anglais

Des collections exceptionnelles, mais des budgets amputés

Le Journal des Arts

Le 16 janvier 1998

La Royal Academy rassemble à Londres environ 400 toiles, aquarelles, dessins et sculptures provenant des collections publiques de province. Si cette exposition exceptionnelle permet de retracer l’évolution du goût anglais et l’histoire des musées régionaux, elle constitue également un appel au gouvernement travailliste, à l’heure des budgets amputés et des promesses électorales non tenues.

LONDRES - Les musées régionaux anglais recèlent des trésors que la Royal Academy se propose de dévoiler au public londonien : Bassin du Jas de Bouffan de Cézanne, au Musée de Sheffield ; Femme en rouge de Franz Marc, à Leicester ; Autoportrait avec Saskia par Rembrandt et Portrait de la comtesse Golovine par Élisabeth Vigée-Lebrun, à Birmingham ; Paysage avec les cendres de Phocion de Poussin, à Liverpool ; Portrait d’homme avec un livre  d’Annibale Carrache, à York, sont quelques-uns des chefs-d’œuvre présentés parmi les 400 pièces de l’exposition.”Pour des raisons de temps et de place, nous avons décidé de nous limiter à l’art occidental, et notamment à la peinture sur toile. La sculpture, au transport coûteux et difficile, est peu représentée. En revanche, une salle est consacrée aux dessins de maîtres anciens, l’un des points forts des collections britanniques, et une autre aux aquarelles”, explique Jane Marineau, l’un des commissaires de l’exposition.

Le parcours dresse le panorama des collections régionales, retrace leur histoire et évoque les personnalités contrastées de leurs fondateurs. La première salle s’intéresse ainsi à William Roscoe, de Liverpool, autodidacte et fervent défenseur des vertus de l’éducation publique. Il avait fait fortune dans la banque et voulait devenir un nouveau Laurent de Médicis. En contrepoint, sont évoqués les brasseurs des Northern Brewers, tels Walker et Mappin, qui ont créé des musées afin de donner une respectabilité à leur nom alors que régnaient les tenants de la Prohibition. Des collections méconnues sont également mises en avant, comme celle des Expres­sionnistes allemands à la City Art Gallery de Leicester.

Tous ces chefs-d’œuvre rassemblés sous un titre anodin ne doivent pas être pris comme une simple démonstration d’orgueil national. “Trésors artistiques d’Angleterre” teste également les intentions du gouvernement en matière de politique culturelle. Selon Jane Marineau, “les musées de province démontrent ainsi l’extraordinaire richesse artistique de leurs collections, à un moment où, malgré des budgets amputés, ils doivent lutter pour rester accessibles gratuitement au public.” Le message est clair, à l’heure où le gouvernement travailliste revient sur ses promesses électorales de soutien aux arts.

Catalogue de doléances
L’historien de l’art Giles Water­field, ancien directeur de la Dulwich Picture Gallery, développe d’ailleurs largement cette idée dans le catalogue. Son essai, très documenté, retrace l’histoire des collections publiques en Grande-Bretagne, dont il souligne les liens avec les courants politiques et sociaux les plus libéraux des deux siècles derniers.

Même si, à leurs débuts, les musées n’accueillaient pas le tout-venant – la Manchester City Art Gallery, par exemple, n’acceptait pas les femmes –, dès les années 1830, sous l’influence du Reform Bill, ils infléchissent leur politique. Musées, parcs et bibliothèques publiques sont désormais considérés comme des lieux d’éducation sociale.

La “Beetle Law” (loi du scarabée) de 1845 – ainsi nommée parce qu’elle avait pour mission le développement des collections d’histoire naturelle – instaure la politique nationale de gratuité, spécifique à l’Angleterre. Dès les années 1870, apparaissent pléthore de nouveaux musées, dont beaucoup croient fermement au rôle bénéfique de l’art dans la société. Outre l’accès gratuit, les établissements adoptent vite des heures d’ouverture tardives, donnent des conférences en soirée et organisent des transports publics pour les travailleurs. Thomas Cook, le fondateur de la célèbre agence de voyages, a débuté sa carrière avec des excursions bon marché à la Grande Exposition de 1851 à Manchester. Il est particulièrement significatif qu’aujourd’hui, malgré les efforts de la Royal Academy, aucune compagnie ferroviaire ou de transport routier n’ait proposé de tarif spécial pour acheminer les visiteurs vers les régions riches en collections d’art.

De maigres subsides
Giles Waterfield aborde également  la question de la formation des collections anglaises. Quelques aristocrates, de nombreux industriels, des érudits, des hommes d’affaires, des scientifiques, des artistes ou encore des conseillers municipaux les ont constituées au cours des siècles, la plupart à la fin du XIXe et au début du XXe, dans un élan de fierté locale. Beaucoup sont encore abritées dans les structures pittoresques et souvent malcommodes, commanditées par les fondateurs dont elles portent le nom, tels que Bowes, Walker et Mappin.

En revanche, depuis la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne connaît une période creuse. À quelques exceptions importantes près – le Sainsbury Centre, la Fondation Henry Moore, la collection de Pop Art américain de la Wolverhampton City Art Gallery, celle d’art latino-américain de l’Université d’Essex, les antennes de la Tate Gallery à St Ives et Liverpool –, la plupart des collections régionales de la seconde moitié du XXe siècle sont restées très insulaires et ont fonctionné avec des subsides désespérément maigres, à l’inverse de leurs homologues américaines ou européennes.

Pour Giles Waterfield, les musées régionaux contemporains font partie du paysage culturel de la Grande-Bretagne et leur débâcle actuelle constitue “un énorme gâchis”. “Avec leurs collections, leurs bâtiments, leurs spécialités, leurs liens avec les communautés locales…, ils ont beaucoup à offrir. Un manque d’argent chronique et des restructurations constantes les empêchent d’accomplir leur mission.”

TRÉSORS ARTISTIQUES D’ANGLETERRE, 21 janvier-13 avril, Royal Academy, Burlington House, Picadilly, Londres, tél. 44 171 439 7438, tlj 10h-18h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°52 du 16 janvier 1998, avec le titre suivant : Trésors des musées anglais

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