Tomi Ungerer : « Souvent négligé, le dessin est le bâtard des musées »

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 20 décembre 2007

« Je voudrais que ma modestie soit aussi fausse que mon arrogance ». Citant La Rochefoucauld, le géant provocateur n’est pas peu fier de présenter les différentes facettes de son œuvre...

Comment recevez-vous l’ouverture du musée, témoignage de l’admiration que vous porte Strasbourg ?
Tomi Ungerer : j’ai un tel complexe d’infériorité que ce musée me fait du bien, même si ce complexe est aussi une source d’énergie. Cet espace est aussi une reconnaissance pour tous les illustrateurs, notamment ceux qui me sont proches comme Saul Steinberg, Ronald Searle ou André François. Car le dessin est un art souvent négligé, considéré comme mineur. C’est le bâtard des musées.

Vous avez rencontré de graves problèmes de santé ; considérez-vous aussi ce musée comme un hommage de fin de carrière ?
C’est le cercueil de ma vie ! Tout y est, même les dessins de mon père. Mais c’est aussi une nouvelle vie qui démarre pour moi. Ce musée me soulage énormément. Et puis, plus on a de problèmes, plus on est créatif. J’ai réalisé mes meilleurs dessins sous l’emprise de la colère ou du désespoir. Un artiste sans désespoir n’a pas beaucoup de chance.

Pourquoi avoir légué une si importante collection : 8 000 dessins, 2 500 jouets mécaniques et une bibliothèque riche de 1 300 ouvrages ?
J’estime que plus on a de succès, plus on a de dettes vis-à-vis de la société. Et Strasbourg est une ville très attachée à la culture, elle lui consacre le quart de son budget. Quant à ma bibliothèque, elle réunit de multiples ouvrages qui m’ont inspiré et je veux qu’elle serve à quelque chose. C’est mon côté socialiste pratiquant.

À New York, où vous partez en 1956, le succès de vos livres pour enfants s’avère fulgurant. Pourtant, votre satire de la société américaine est très virulente. Le rêve américain a-t-il viré au cauchemar ?
J’ai adoré New York et j’ai effectivement une dette de reconnaissance vis-à-vis des États-Unis. Mais j’y ai aussi souffert du maccarthysme : avec mes affiches contre le racisme, la guerre du Vietnam, la société de consommation, mes caricatures politiques, je suis devenu indésirable. C’est le seul pays où les bibliothèques publiques n’ont toujours pas le droit d’acquérir mes livres pour enfants. J’ai même été poursuivi jusqu’en Europe par le FBI !

Parti ensuite vivre au Canada puis en Irlande, trilingue anglais-français-allemand, traduit en dix-neuf langues : vous sentez-vous citoyen du monde ?
Je suis « halsacien » en France, « plouc am Rhein », français en Europe, européen d’un monde qui doit encore apprendre à se comporter comme une bonne planète.

Vous avez écrit cent cinquante livres, réalisé quarante mille dessins. Où puisez-vous votre inspiration ?
Je vous l’ai dit, dans la colère, la compassion, le sens de l’engagement, la rébellion. Il faut se battre là où il y a des injustices. Comme je n’utilise pas de gomme, il m’arrive de faire trente ou quarante dessins dans la journée, jusqu’à ce que je sois satisfait.

Qu’est-ce qui vous donne tant d’énergie ?
Mon énergie me vient d’une curiosité phénoménale, de l’amitié aussi, qui par osmose me donne le courage de continuer. Je veux faire passer ma philosophie et j’emprunte pour cela toutes sortes de directions. Tous les médias m’intéressent.

Francis Mathey, conservateur du musée des Arts décoratifs de Paris, qui organisa en 1981 votre première grande exposition muséale, a dit de vous : « Son trait a parfois l’acuité d’une lame de rasoir ébréchée ». D’où vous vient cette férocité ?
Pour combattre l’obscénité de la violence et de toutes les tyrannies, il faut les décrire. On ne guérit pas un cancer sans le localiser. Quand on est réaliste, on est forcément pessimiste. Provoquer ça fait partie de mon métier, ça réveille. Comme les sirènes avant les bombardements.

Vos fables destinées aux enfants, mais aussi aux adultes, servent-elles à exorciser vos angoisses d’enfant, dans un environnement de bombardements dont l’horreur est toujours d’actualité ?
De telles fables obligent les enfants et les parents à se parler. La tolérance, j’ai dû en faire preuve tout petit. C’est une valeur que j’essaie de transmettre. Je crois que le public achète mes livres aussi pour leurs vertus pédagogiques.

De toutes les récompenses que vous avez reçues, quelle est celle qui vous a le plus touché ?
Probablement celle reçue pour avoir imaginé le jardin d’enfants en forme de chat de Karlsruhe. Les enfants entrent et sortent du bâtiment par la bouche du chat. L’esquisse m’est venue tout de suite. J’y suis attaché car je suis devenu le militant d’une région à vocation européenne et je veux tout faire pour favoriser les échanges franco-allemands. Mais j’ai aussi beaucoup aimé recevoir le Prix Hans Christian Andersen, le Nobel du livre pour enfants : après tous les livres brûlés par les nazis, je trouve subversif qu’un Alsacien remporte ce prix littéraire, cela m’a beaucoup touché.
Enfin, être docteur honoris causa de l’université de Karlsruhe m’a flatté, moi qui ai échoué au baccalauréat et dont le proviseur a jugé les dessins d’une originalité perverse et subversive ! De toute façon, je ne voulais faire partie d’aucun ghetto de cervelles ni devenir un de ces concombres d’université composés de 90 % d’eau.

Autour du musée

Informations pratiques Musée Tomi Ungerer, Centre international de l’illustration, 2, avenue de la Marseillaise, Strasbourg (67). Ouvert tous les jours sauf le mardi. Du lundi au vendredi de 12 h à 18 h, les samedis et dimanches de 10 h à 18 h. Tarifs : 4 € et 2 €, tél. 03 69 06 37 27.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°598 du 1 janvier 2008, avec le titre suivant : Tomi Ungerer : « Souvent négligé, le dessin est le bâtard des musées »

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