Mercredi 17 octobre 2018

Paroles d'artiste

Tarek Atoui : « La performance est une expérimentation »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 28 février 2017 - 708 mots

À la galerie Chantal Crousel, à Paris, Tarek Atoui présente ses instruments et performances sonores liés à l’univers malentendant.

Le projet Within que vous menez depuis plusieurs années se concentre sur la perception des sons par les sourds et malentendants. Pourquoi cet intérêt pour l’univers sonore ?
Si une ligne directrice du projet s’est dégagée – avec le temps et l’expérience –, c’est celle qui consiste à apprendre des personnes sourdes et malentendantes la façon dont elles perçoivent le son, afin que nous revisitions notre compréhension de ce phénomène et comment musiciens et praticiens du son peuvent réinventer leurs habitudes de composer, improviser, diriger, créer des instruments et penser l’espace d’un concert ou d’une performance. J’ai développé un intérêt pour l’aspect physique du son, comme quelqu’un qui vient de la musique électronique et travaille avec les basses et les sensations physiques de ces fréquences-là. Et l’avantage d’un public de personnes sourdes et malentendantes, c’est qu’elles ne comptent pas trop sur leurs oreilles pour saisir le son. L’acte d’écoute tel que nous le comprenons passe par les oreilles, mais l’écoute fait appel en réalité à la totalité de nos sens, c’est quelque chose de physique, tactile, visuel.

Vous adressez-vous aussi aux personnes n’ayant pas de déficiences auditives?
Bien sûr, l’idée n’est pas de s’adresser exclusivement à un public de sourds ou de faire un projet qui ne marche qu’avec eux. C’est au contraire de créer un terrain commun, de partir de la culture sourde pour rejoindre le monde des entendants et d’utiliser ce projet et tous ses développements pour créer des situations, où justement les deux publics travaillent ensemble et communiquent sur le fait de jouer des instruments et de la musique expérimentale et nouvelle, une notion qui ne leur est peut-être pas très familière.

Dans l’exposition sont présentés des instruments. Que sont-ils concrètement ?
L’exposition présente cet ensemble d’instruments créés à différentes étapes du projet, aux États-Unis, en Allemagne, en Norvège, ici en France, et qui tournent tous autour d’une question que j’ai posée à différents profils de personnes (des créateurs d’instruments, d’enceintes, des programmeurs, des artistes du son, des éducateurs en art) : « Que serait un instrument s’adressant à la fois à un public sourd et entendant et qui pourrait être joué par les deux ? » Et ces instruments sont les différentes réponses obtenues. Par la suite, les créer a été un processus un peu plus complexe, car une fois la question posée, les personnes avec qui je collaborais ont parfois fait un croquis ou une proposition sur papier que j’ai exécutée dans des ateliers ou des résidences, avec un public de sourds. Cela a permis d’affirmer un design ou de pousser plus la pièce. Ce ne sont pas simplement les instruments qui sont là, car ils sont pour moi une composante, un médium dans l’articulation de ce projet qui a différentes facettes ; comme si l’on disait que l’instrument est un objet et, en même temps, une partition et une installation sonore. Le public peut voir ici trois choses : une installation sonore dans la mesure où ces instruments sont en train de rejouer des extraits de performances passées ; il peut parfois tomber sur des répétitions de performances à venir, puisque je considère le tout comme un atelier également ; et enfin les performances elles-mêmes, qui sont des moments de restitution pour des compositions faites par moi-même ou des compositeurs invités.

Votre travail est-il intrinsèquement lié à l’idée de performance ?
Bien entendu, et avec le temps, je ne considère plus la performance  comme étant l’aboutissement d’un processus, mais je m’en sers aussi comme de moments d’apprentissage, d’expérimentation, de mises en situations pour aller ailleurs. C’est-à-dire que mettre en place une performance me permet parfois de comprendre les limites d’un instrument ou de pousser plus loin quelque chose en création. Ou bien créer une situation de performance avec un espace précis me permet de tirer des observations qui vont nourrir autre chose. Et je la considère de moins en moins comme ce mouvement ultime de restitution qui vient créer une synthèse. Cela m’ouvre vers différentes directions, et pour moi la performance n’est plus nécessairement une finalité en soi. Mais cette expérience que j’ai de l’utiliser à d’autres fins, c’est ce qui me plaît dans mon travail.

TAREK ATOUI. WITHIN

Jusqu’au 25 mars, Galerie Chantal Crousel, 10, rue Charlot, 75003 Paris, tél. 01 42 77 38 87, www.crousel.com, tlj sauf dimanche-lundi 11h-13h et 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°474 du 3 mars 2017, avec le titre suivant : Tarek Atoui : « La performance est une expérimentation »

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