Salon - Les beaux jours de l’ameublement

Salon de Milan, un certain classicisme

Dans un contexte favorable au marché de l’ameublement en Italie, le Salon du meuble de Milan a fait la part belle au classicisme bourgeois et au design venu d‘Asie

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 27 avril 2016

Dans un contexte de reprise du marché du mobilier en Italie, le classicisme bourgeois revient en force au Salon du meuble du Milan. Il y côtoie également la présence plus manifeste du design venu d’Asie ou influencé par les « chinoiseries ». Comme les années précédentes, de nombreuses marques étrangères au secteur s’invitent au Salon pour profiter de son audience.

MILAN - Une ombre a plané sur le 55e Salon du meuble de Milan 2016, qui s’est déroulé du 12 au 17 avril. Celle de feu Zaha Hadid, la célèbre « starchitecte » britannique disparue brutalement le 31 mars, à Miami, d’une crise cardiaque. Le jour de l’ouverture, le quotidien La Repubblica, dans une pleine page à propos de la sortie d’un DVD lui étant consacré, titrait : « La femme qui a dessiné le futur ». Celle que d’aucuns appelaient aussi « la diva » tenait à venir, chaque année, à ce rendez-vous lombard pour y présenter, en personne, ses dernières « œuvres ». Cette fois, la fournée 2016 a été exhibée sans son auteur. Ainsi en est-il de la table Mew, en polyuréthane moulé rouge laqué, exposée chez Sawaya & Moroni, la galerie milanaise qui la représentait, et de l’imposant centre de table Crista, mi-cristal mi-métal, pour la firme autrichienne Swarovski. Il n’empêche. La météo, quasiment estivale cette année, s’est chargée de redonner le sourire. Tout comme les chiffres diffusés par Federlegno Arredo, la fédération italienne du bois et de l’ameublement, avec un chiffre d’affaires l’an passé de 25 milliards d’euros, en hausse de 3,4 % par rapport à 2014.

Retour en force du classicisme
Au Salone officiel, logé dans le parc des expositions de Rho, la première impression s’avère néanmoins paradoxale. Un certain classicisme semble reprendre du poil de la bête, à travers un mobilier sans surprises et plutôt bourgeois : sobre, ample et comfortable, habillé de nuances sourdes. D’où la montée en puissance de personnalités comme l’Italien Piero Lissoni (Knoll, Lema, Porro, Living Divani) ou le Belge Vincent Van Duysen (Poliform, Molteni, Flos, Dada). Ainsi, chez Vitra, le canapé SMS ultra-minimaliste de Jasper Morrison se pare-t-il de textiles couleur marron glacé. Pour Edra, Francesco Binfaré élargit davantage ses assises, comme avec le canapé Absolu. Chez Cassina, le « trublion » français Ora-ïto s’est fendu d’une chaise crypto-rétro-futuriste baptisée Ico, mais gainée de cuir. Enfin, Konstantin Grcic dessine, lui, pour ClassiCon un très élégant « lit de jour », Ulisse, avec une flopée de douillets coussinets de cuir. D’ailleurs, le designer allemand est à nouveau à la fête cette année avec une production conséquente, dont les quatre habiles « paravents » Props (Cassina), pour portionner l’espace en douceur, ou la table Brut avec sa poutre en bois longitudinale, laquelle n’est pas sans évoquer la table Frate (Driade), dessinée il y a quarante ans par le vétéran transalpin Enzo Mari. Côté podium, Grcic est talonné par l’insubmersible Espagnole Patricia Urquiola (Moroso, Cassina, Kartell, Molteni) et par le polifique Anglais Jasper Morrison (Kettal, B&B Italia, Maruni).À l’instar de l’an passé, le Japonais Oki Sato (Nendo) se retrouve une nouvelle fois sous les feux de la rampe. Problème : trop de Nendo tue le Nendo. En clair, la moindre esquisse ne peut pas toujours devenir réalité. Ainsi en est-il de la table Tangle (Cappellini), dont l’un des pieds fait une torsade peu élégante permettant d’y glisser le pied d’une seconde table, ou des tables d’appoint en marbre Gap (Marsotto Edizioni), inclinées et pataudes. Le prototype du fauteuil Zabuton (Moroso), en revanche, paraît plus prometteur, avec son futon qui recouvre la structure, tel un manteau. Sous la bannière bleu, blanc et rouge, Ronan et Erwan Bouroullec se positionnent en tête avec, entre autres, des accessoires pour la gamme en fer forgé Officina (Magis), le chaleureux tapis Lattice (Nanimarquina) et l’ingénieux canapé Can (Hay), à monter soi-même (« Yes I can ! »). Pierre Charpin, lui, fait son retour avec, notamment, le luminaire PC (Wrong. London), façon « lampe d’architecte », et une gamme de boîtes et centres de table en laque pour la maison Hermès.

Un souffle de « chinoiseries »
Tendance forte cette année : la place faite à l’Asie – Japon, Corée, Singapour… – et à la Chine en particulier, où les ventes des industriels italiens ont triplé en deux ans. D’un côté, les entreprises courtisent les créateurs de l’Empire du milieu, comme en témoigne le tandem en vogue Lyndon Neri & Rossana Hu qui, outre le stand Kvadrat, a dessiné le portemanteau Hanger (Offecct), la coiffeuse Ren (Poltrona Frau) ou le tapis Jie (Nanimarquina). De l’autre, certains designers occidentaux se laissent aller à quelques petites « chinoiseries ». Ainsi en est-il de la chaise Bistrot de l’Anglais Nigel Coates et du siège Majordomo du Singapourien Nathan Yong, tous deux chez Gebrüder Thonet Vienna. Pour Kartell, l’Italien Alessandro Mendini, lui, revisite le pouf chinois en céramique pour en livrer en version en plastique aux couleurs fluo, baptisée Roy (Kartell). Étonnamment, même Konstantin Grcic se plie au jeu, pour Driade, avec la ligne de mobilier « Mingx ». Deux grands verriers, le Tchèque Lasvit et l’Autrichien Swarovski, lancent leur collection « Home » pour la table. Le premier s’est notamment attaché les services des Brésiliens Fernando et Humberto Campana pour le service à limonade Candy, avec des fragments en verre de couleur qui dégoulinent comme des coulures de peintures. Le second, lui, a, entre autres, fait plancher les Israéliens Yael Mer et Shay Alkalay, alias Raw Edges (Printed), et l’Espagnol Tomas Alonso (Prism) pour réveiller, de belle manière, la transparence du cristal avec des nuances chatoyantes et autres graphismes exquis.
Mais chaque salon apporte aussi son lot de créations épouvantables. La palme revient à la firme Moooi– en petite forme à vrai dire cette année – et à son fauteuil Compression signé Paul Cocksedge : un bloc de mousse « défoncé » par une plaque de marbre qui fait office d’assise. Ce dernier est suivi de près par la collection d’une nouvelle société italienne baptisée Qeeboo, cornaquée par le designer italien Stefano Giovannoni : des objets en plastique rotomoulé, dont l’effrayant plafonnier Cherry de la Slovène Nika Zupanc, une paire de cerises géantes couleur or.

Airbnb
Outre la mode et l’automobile qui, chaque année, montrent le bout de leur museau à travers des « événements » plus ou moins subtils, moult marques se servent du Salone del mobile, événement mondialisé, comme d’un cheval de Troie. Avec un déploiement intitulé « Welcome Home », dans le quartier de Tortona, et une présentation de sa dernière commission auprès de la célèbre designeuse suédoise Ingegerd Raman, 73 ans, la firme Ikea soigne surtout son image dans un pays dans lequel elle se développe actuellement allègrement. Idem pour l’entreprise californienne Airbnb, présente à Milan pour la deuxième année consécutive. Derrière une installation plutôt fumeuse, elle compte surtout affirmer sa présence dans la Botte et, a fortiori, à Milan, où la semaine du Salon du meuble semble être une véritable manne. Selon le quotidien Il Corriere della Sera du mardi 12 avril, le nombre de location du portail a crû de 75 % en un an, passant de 8 000 en 2015 à 14 000 cette année. Mieux : durant le week-end du seul Salon, le taux d’occupation du portail dépasserait celui des hôtels. Bref, rien n’est innocent.

Heureusement que d’autres participants continuent, eux, à manier la subtilité, notamment des Japonais. À la Triennale, le papetier Takeo a ainsi déployé son savoir-faire dans une délicate installation conçue par l’architecte nippon Junya Ishigami et intitulée Subtle. Tout aussi « subtil » est le travail développé par un groupe de fabricants de céramiques de la ville d’Arita réunis sous la marque éponyme qui, à l’occasion de ses 400 ans, a fait plancher seize designers internationaux. Le résultat est splendide, depuis les assiettes légèrement ocres de la Néerlandaise Kirstie van Noort jusqu’au service à thé de l’Allemand Stefan Diez, en passant par la carafe de l’Américain Leon Ransmeier. Sans oublier cette recherche graphique et raffinée intitulée « 27 Plats », du duo néerlandais Stefan Scholten et Carole Baijings. Un délice !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°456 du 29 avril 2016, avec le titre suivant : Salon de Milan, un certain classicisme

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