La biennale de Saint-Étienne au beau fixe

A Saint-Etienne, le design se refait une beauté

Les 115 expositions de la Biennale de Saint-Étienne, fédérées sous la thématique du « sens du beau », présentent des profils très différents.

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 24 mars 2015 - 1331 mots

« Les Sens du beau » est le mode d’ordre de la 9e Biennale internationale du design de Saint-Étienne. Plus d’une centaine d’expositions à la Cité du design et dans les musées et galeries de Saint-Étienne et ses environs se penchent sur cette notion pour le moins insaisissable. Objets détournés, virtuosité industrielle et inventions étonnantes sont au rendez-vous.

SAINT-ÉTIENNE - Les Biennales se suivent, mais ne se ressemblent pas. Le changement, cette année, est radical. Au lieu d’une température polaire, comme en 2013, la 9e Biennale internationale de design de Saint-Étienne s’est ouverte, le 11 mars, dans une douceur très printanière. Plutôt que deux semaines, sa durée passe à un mois. Enfin, au lieu d’une inauguration, il y a deux ans, sous les auspices de la ministre de la Culture de l’époque, Aurélie Filippetti, l’actuelle détentrice du poste, Fleur Pellerin s’est, elle, fait porter pâle, dépêchant à sa place un conseiller. Cette dernière fit pourtant partie, dans le précédent Gouvernement, de ce triumvirat – avec Aurélie Filippetti et Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif – qui, fin 2013, voulait « faire de la France le pays du design » (Lire le JdA n° 400). Celle qui était alors ministre chargée des PME, de l’Innovation et de l’Économie numérique affirmait même : « Il s’agit là d’une petite révolution. » Force est de constater que la « petite révolution » a, pour l’heure, fait long feu…

Insaisissable beauté
Quoi qu’il en soit, le menu de la Biennale 2015, lui, est copieux avec 35 expositions in et 80  off, déployées à la Cité du design et dans divers musées et galeries de Saint-Étienne, voire dans quelques villes alentour comme Firminy ou Lyon. La thématique, cette année, était on ne peut plus périlleuse : « Les Sens du beau ». Difficile d’être plus subjectif. D’ailleurs, telle une métaphore, on peut voir une étonnante série de miroirs qui refusent tout bonnement de… réfléchir. Ainsi en est-il du Broken Mirror des Suisses Guillaume Markwalder et Aurélia von Allmen (Beauty as Unfinished Business, Cité du design), un miroir qui devient flou à mesure qu’on tente de s’y refléter, du Nonfacial Mirror du Sud-Coréen Shinseungback Kimyonghun (A-t-t-e-n-t-i-o-n, Cité du design), une glace avec webcam intégrée et logiciel de reconnaissance faciale « qui ne supporte pas de réfléchir un visage » et du Beauty Distortion Mirror de la Française Joanna Wlaszyn (Artifact #B, Bourse du travail), lequel « met en évidence le côté illusoire et éphémère de la beauté à l’aide d’un miroir déformant ». Tiens, tiens… La « beauté » serait-elle une notion furtive, sinon insaisissable ? D’aucuns, en tout cas, ne se sont pas fait prier pour prendre le contre-pied. Avec une habileté certaine, comme dans l’exposition L’Essence du beau, du designer Sam Baron, qui rassemble des projets issus d’écoles européennes. Sofie Boons propose ainsi ses belles broches Memory of Home, carrément découpées dans de vieux tapis. De son côté, Flora Frommelt montre que le « Beau » peut être un concept à double tranchant. Baptisée Melanoma, sa robe couleur peau truffée de grains de beauté provoque un étrange sentiment d’attirance-répulsion.

Concoctée par l’historienne de l’art Alexandra Jaffré et l’artiste Bart Hess, la présentation Vous avez dit bizarre ? explore la notion de grotesque à travers une quarantaine de pièces de designers contemporains. Dommage que la scénographie le soit aussi, « grotesque », et que la sélection soit par trop littérale. Les gants de cuir Anatomy of the Hand de la Néerlandaise Renee Verhoeven ne sont pas si burlesques que cela et disent sa connaissance aiguë de l’épiderme.

Détails inattendus
Tout aussi détonante, mais cette fois dans une ambiance un brin mystique, se déploie Forms Follows Information de Gaëlle Gabillet et Stéphane Villard. Tels des objets sacrés disposés sur de hauts autels bariolés, s’exhibent des créations souvent énigmatiques nées à partir de données diverses : faits scientifiques, données sociologiques, considérations spirituelles… On y trouve des pièces surprenantes, comme cette boule de Noël du Studio Nocc, dont la silhouette résulte d’une interprétation du son que font des pas dans la neige, ou ce Rubik’s Cube pour non-voyants de Konstantin Datz, dont chaque face est invariablement blanche, mais gravée en braille du nom d’une couleur. Le design se loge parfois là où on ne l’attend pas. Idem dans cette présentation intitulée No Randomness/La Cohérence des formes du designer Oscar Lhermitte. Celle-ci évoque la qualité d’une vingtaine d’objets du quotidien, dont personne ne soupçonne la pertinence. Pourquoi les capsules des bouteilles en verre comportent-elles 21 dents et non plus 24 comme jadis ? Parce qu’avec ce nombre impair très précis, elles ne se coincent plus les unes dans les autres sur les chaînes automatisées. Pourquoi une bouche d’égout est-elle le plus souvent ronde ? Parce que cette figure l’empêche de choir dans son propre trou, alors qu’une forme carrée ou rectangulaire peut, elle, tomber dans la diagonale. Etc. Tous ces objets à l’apparence banale comportent, en réalité, un petit détail invisible qui leur permet de remplir leur rôle parfaitement.

La perfection, le visiteur peut également la retrouver dans l’exposition Serial Beauty, dont la sélection se focalise sur vingt designers qui chacun montrent trois projets commercialisés. En tout donc, soixante entreprises arborent leur virtuosité industrielle, depuis une identité visuelle imaginée par le duo Anglo-Indien Doshi/Levien pour la firme de produits de beauté Madina jusqu’à une « bouteille-solaire » signée par l’Argentin Francisco Gomez Paz et destinée à désinfecter l’eau, en passant par une plaque d’égout de l’Italien Giulio Iacchetti pour les parcs, dont la surface est truffée d’empreintes de pattes d’oiseaux.

Design pompeux
Les deux expositions phares de cette Biennale 2015 sont logées dans un bâtiment de la Cité du design appelé La Platine. Beauty as Unfinished Business [« La Beauté comme question inachevée »], des Londoniens Kim Collins et Sam Hecht, se révèle un poil prétentieuse avec ses trente-cinq objets « Highly Curated » – comprendre : « choisis avec exigence » (comme si les autres ne l’étaient pas !) –, sélection somme toute lisse et sans risque. Idem avec la seconde exposition, Hypervital signée Benjamin Loyauté, laquelle « avance avec clairvoyance sur le terrain de l’interrogation, avant même d’être normalisée ou régulée a posteriori (sic !) ». Résultat : moult projets sont, certes, passionnants, tels ces prothèses médicales intelligentes ou ces colliers en plastique recyclé de Florie Salnot, mais le propos part dans tous les sens, n’évitant pas les contresens. Que dit, par exemple, cette pièce mi-bois mi-impression 3D imaginée par le Peugeot Design Lab, hormis qu’elle flirte avec le « grotesque » justement ?

Moins emphatique et très joyeuse est la présentation Tu nais, Tuning, Tu meurs, installée au Musée d’art et d’industrie et dédiée à une activité ô combien singulière : le tuning. S’y télescopent des œuvres d’art – Aérofiat d’Alain Bublex – et des pièces de designers – les vases en céramique Psychomoulages d’Olivier Peyricot. À déguster « moins comme une exposition de tuning que comme l’exposition d’un design qui cherche à mettre en crise ses propres limites » (dixit les commissaires, Rodolphe Dogniaux et Marc Monjou). Réjouissante enfin est la manière dont les jeunes designers s’attellent à inventer de nouveaux modèles. Dans l’ancienne École des beaux-arts, le collectif Captain Ludd, designers fraîchement diplômés et altruistes, présente des projets en Open Source, que tout un chacun peut fabriquer. Entropie édite ainsi l’ouvrage 20 Objets à réaliser soi-même et Martin Guillaumie conçoit une imprimante qui génère une BD numérique, dont le lecteur bâtit lui-même l’histoire. La « Beauté » peut aussi se matérialiser dans les choses légères. À preuve encore, avec ce Bestiaire imaginé par quatorze créateurs, splendide collection de déguisements d’animaux pour enfants.

Sur le site du Musée de la Mine, dans la Salle des compresseurs, le duo londonien Glithero (Tim Simpson et Sarah van Gameren) a réalisé une délicate installation, faite de structures métalliques réfléchissantes et de vitres inclinées à 45° qui agissent comme des miroirs. L’illusion laisse pantois.

BIENNALE de Design

Commissariat général de la Biennale 2015 : Elsa Francès et Benjamin Loyauté, co-commissaires
Nombre d’expositions : 115

BIENNALE INTERNATIONALE DE DESIGN 2015

Jusqu’au 12 avril, Cité du design, 3, rue Javelin-Pagnon, 42000 Saint-Étienne
tél. 04 77 49 39 00
programme complet sur www.biennale-design.com

Légende photo
Joanna Wlaszyn, Beauty distortion mirror. © Photo : Joanna Wlaszyn/In transitivity.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°432 du 27 mars 2015, avec le titre suivant : A Saint-Etienne, le design se refait une beauté

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