Dimanche 17 novembre 2019

Paroles d’artiste

Renaud Leyrac : BP

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 10 janvier 2003 - 511 mots

Si BP est une firme, elle est essentiellement artistique et ne compte pas plus de deux membres à son actif : Renaud Leyrac et Frédéric Pohl. C’est assez pour faire tremper les maux de notre société dans l’huile de vidange, et éclaircir nos idées noires...
À l’occasion de l’exposition personnelle de BP à la galerie Incognito, à Paris, Renaud Leyrac a répondu à nos questions.

BP semble pratiquer la mise à mort des symboles du pouvoir dans la société. De quelle façon ?
Il serait certainement illusoire pour nous d’imaginer pouvoir parvenir à cet objectif. Nous avons tout au plus l’ambition de livrer avec ironie une image de ce pouvoir qui avance souvent masqué.

BP utilise de l’huile de vidange dans son travail : avez-vous une fascination plastique pour cette matière ?
Il s’agit d’un sentiment d’attraction/répulsion pour ce matériau d’un noir profond qui agit tel un miroir. C’est aussi un matériau de rebut nocif pour l’environnement, et c’est pour nous un substitut de la peinture à l’heure de la mort des utopies et des avant-gardes.

Le détournement du logo BP dans votre travail vous a-t-il posé des problèmes avec la firme British Petroleum ?
Nous jouons à nous ignorer mutuellement.

Aujourd’hui, assumez-vous encore le nom de votre duo artistique au regard de l’actualité ?
Nous assumons bien sûr plus que jamais cette signature énigmatique et ambiguë, mais bien plus dans un esprit de détournement et de recyclage que dans une démarche purement dénonciatrice. Nous agissons sur le mode de l’huile de vidange que nous employons, en présentant avec un minimum de commentaire le reflet sombre et lisse de la réalité de notre époque.

Quel sens donnez-vous au titre de votre exposition, “Petrodollars” ?
Nous avons voulu matérialiser cette monnaie virtuelle dans laquelle se règlent les échanges de l’économie du pétrole et qui assoit la domination du pouvoir américain. Concrètement, nous avons réalisé une série de véritables dollars encadrés qui ont préalablement baigné dans de l’huile de vidange. Les billets verts prennent une teinte noirâtre et sont cernés d’une auréole sombre et graisseuse. Sur le billet de vingt dollars par exemple, la Maison Blanche ne l’est plus du tout.

Que signifient tous ces billets verts trempant dans l’huile de vidange au regard de l’actualité mondiale ?
Il n’est pas utile justement de rappeler cette actualité dont chacun a depuis longtemps repéré les tenants et les aboutissants.

BP a eu énormément de succès très tôt, avant d’être un peu moins présent sur la scène. Alors que vous effectuez votre retour, quel regard portez-vous sur le marché de l’art aujourd’hui ?
Nous avons un peu l’impression que le marché est rentré dans une logique “show-biz” et qu’il épuise très rapidement et sans cesse de nouvelles générations d’artistes. Nous n’avons pas cessé d’être présents sur la scène artistique, mais nous n’avons pas toujours bénéficié de la médiatisation de nos débuts. Aujourd’hui, l’actualité fait que l’on porte à nouveau un regard attentif sur notre travail dont l’essence même n’a pourtant jamais changé.

BP, PETRODOLLARS, jusqu’au 12 février, galerie Incognito-artclub, 16, rue Guénégaud, 75006 Paris, tél. 01 40 80 91 55, www.incognito.vu

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°162 du 10 janvier 2003, avec le titre suivant : Renaud Leyrac : BP

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