Costumes

Quand l’habit fait le pouvoir

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 26 mars 2013 - 743 mots

Le Centre national du costume de scène et de la scénographie perce les codes de représentation du pouvoir sur scène et au cinéma.

MOULINS - L’idée trottait dans la tête des deux anciennes camarades de promotion de l’École des chartes depuis un moment. « Costumer le pouvoir. Opéra et cinéma » est la première exposition commune de Martine Kahane et Noëlle Giret, enfin libérées de leurs obligations respectives – à la direction du Centre national du costume de scène et de la scénographie (CNCS) à Moulins pour la première, et au département des arts du spectacle de la Bibliothèque nationale de France pour la seconde. Spécialiste du ballet et de l’opéra pour l’une, experte en cinéma pour l’autre, les commissaires ont fait jouer leur belle complémentarité pour cette exposition qui fait entrer pour la première fois le 7e art au CNCS. Partant d’un simple constat – la figure du pouvoir est récurrente au spectacle –, le duo s’est penché sur les artifices imaginés par les costumiers pour habiller ce « personnage » à part entière. Vénéré, craint ou ridiculisé, politique, religieux, militaire ou intellectuel, le pouvoir ne prend pas les mêmes traits sur une scène que sur grand écran. Si une caméra peut s’amuser à saisir le moindre grain de peau, la tenue d’un figurant sur scène se doit d’être parfaitement indentifiable, du premier au dernier rang.

Du raffinement du cinéma…
Fort de cette opposition entre les codes du cinéma et de la scène, le parcours égrène des choix ciblés – car il serait vain de tenter l’exhaustivité –, piochés dans les collections de grands centres lyriques et les fonds cinématographiques français rarement tendres avec leurs accessoires. Sans surprise, le cinéma se distingue par sa subtilité, qu’il s’agisse du jeu sur les couleurs (le vert détonnant de la robe Gabrielle de Polignac dans Les Adieux à la reine de Benoit Jacquot) ou des effets d’optique (les fleurs de lys à dimension variable sur la traîne du roi Charles VII dans Jeanne d’Arc de Luc Besson) que les spectateurs intègrent sans en être conscients.

…aux artifices du théâtre
A contrario, le costume de scène ne fait pas dans la dentelle, et se permet des largesses et des fantaisies que le cinéma, dont la dimension « réaliste » est plus prégnante, n’ose pas. Dans son siège, le spectateur sait qu’il est… au spectacle. Les petites mains des grandes scènes nationales ont beau être très douées, les moyens sont moindres et le tissu d’ameublement y est légion pour imiter les riches étoffes brodées des puissants d’autrefois. Et le résultat frôle régulièrement l’exagération –  au point de parler de déguisement – comme il peut prendre un parfait contre-pied. Tomio Mohri a par exemple signé une robe ahurissante pour la reine dans le Lac des Cygnes, seul personnage qui ne dansait pas dans cette production de l’Opéra de Paris de 1992, pour symboliser le pouvoir qui emprisonne. La grande force de l’exposition est de présenter des ensembles de costumes, permettant d’apprécier dans sa globalité le travail du costumier qui conçoit les tenues les unes par rapport aux autres. En témoigne le final époustouflant, où sont déclinés les imaginaires des costumiers chargés de différentes productions de Boris Godounov et Don Carlos. Car le théâtre a cet avantage sur le cinéma (remakes exceptés) : ses personnages renaissent sous des traits différents à chaque nouvelle mise en scène.

L’Histoire ne tient ici qu’un rôle de figurante. Les reproductions agrandies de portraits d’époque à valeur documentaire (tableaux, enluminures, gravures) tapissent les murs d’une scénographie très habillée, et livrée, comme de rigueur au CNCS, à un professionnel de théâtre. Si le propos de la visite met en avant le travail et la réflexion des costumiers, le catalogue se charge de revenir aux sources historiques des différentes tenues et d’analyser la manière dont elles ont été fidèlement adaptées, détournées voire déformées. Preuve que le CNCS sait offrir plusieurs niveaux de lecture et sait faire rimer savoir avec spectacle.

Costumer le pouvoir

Commissaires : Martine Kahane, conservateur général des bibliothèques ; Noëlle Giret, conservateur général des bibliothèques
Scénographie : Alain Batifoulier, scénographe, créateur de costumes et muséographe ; Simon de Tover, scénographe et graphiste

Costumer le pouvoir. Opéra et cinéma

Jusqu’au 20 mai, centre national du costume de scène et de la scénographie, quartier Villars, route de Montilly, 03000 Moulins, tél. 04 70 20 76 20, www.cncs.fr, ouvert tlj sauf le 1er mai, 10h-18h. Catalogue, coédité par le CNCS et Fage éditions (Lyon), 192 p., ill. couleurs, 29 €

Légende photo

Costume pour Boris d'après Daniel Ogier, Boris Godounov, Théâtre du Capitole, Toulouse, 1993. © Photo : CNCS/Pascal François.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°388 du 29 mars 2013, avec le titre suivant : Quand l’habit fait le pouvoir

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