Pleins feux sur la nouvelle peinture allemande

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 1 juin 2005

Depuis la chute du mur de Berlin, la situation géopolitique et artistique a changé en Allemagne. Au point d’y voir
une nouvelle peinture marquée par le retour de la forme narrative.

Aux quatre coins du monde de l’art, on ne cesse de l’entendre dire : la peinture est de retour ! Comme si elle avait disparu et que, soudain, la voilà qui pointait son nez derechef. En vérité la peinture n’a jamais cessé d’exister. D’ailleurs comment pourrait-il en être autrement depuis le temps qu’elle existe. S’il y a un mode qui peut être sûr de sa permanence, c’est bien la peinture. On ne déboulonne pas d’un revers de manche ce que des siècles et des siècles ont façonné et constitué comme l’un des socles essentiels de toute civilisation. Car la peinture est affaire d’homme, de son histoire, de sa vision, de sa présence au monde. La peinture n’est pas de retour, ce sont les feux de l’actualité qui reviennent sur elle. Alors qu’à Londres Saatchi (cf. L’Œil n° 569) a décidé d’en célébrer le triomphe, institutions, critiques et collectionneurs sont de plus en plus légion à vouloir la montrer, à vouloir en parler, à vouloir l’acheter. C’est signe que la peinture est en pleine forme. Voire qu’elle s’est trouvé de nouvelles formes. Tel est du moins l’objectif déclaré de l’exposition que le Carré d’art de Nîmes a choisi de présenter ce printemps, non en portant son regard sur la scène française – ce qui aurait pu se trouver assez naturellement – mais sur la germanique. « La nouvelle peinture allemande », donc.

Le tableau comme un écran
Nouvelle, en quoi ? En ce que, depuis la chute du mur de Berlin, les données de l’Allemagne, géopolitiques et artistiques, ont changé. Côté peinture, si la fin des années 1970 avait vu l’émergence d’un courant néo-expressionniste, notamment animé par des artistes venus de l’Est, les années d’après la réunification connaissent une activité picturale très diversifiée que justifie l’emploi du terme générique et globalisant de « nouvelle ». Partagée entre le figuré, le narratif, l’abstrait, le mythologique, le quotidien, le romantique, etc., la peinture allemande – telle qu’elle apparaît ici et là, à Dresde, à Leipzig, à Hambourg, à Düsseldorf, à Berlin – le dispute nouvellement à la photo et à la vidéo dans un contexte fortement agité de tensions et de ruptures en tous genres. L’exposition nîmoise se propose donc de faire le point sur la singularité et la complexité d’une telle situation à partir de la démarche de certains aînés et de celle d’une quinzaine d’artistes apparus sur la scène artistique internationale depuis une dizaine d’années.
Né en 1953, brutalement décédé en 1997, Martin Kippenberger passe pour la figure tutélaire de ce renouveau de la scène germanique. Son œuvre, prolifique et protéiforme, inclassable et iconoclaste, en appelle au dialogue constant de l’artiste avec l’art, son histoire et son aura. Sur un mode quasi dadaïste, Kippenberger réinvestissait dans son travail tous les actes et tous les documents de sa propre biographie pour les intégrer dans toutes sortes de collages, photomontages et autres créations similaires, considérant sa propre aventure de création comme modèle artistique. Avec Werner Büttner (1954) et Albert Oehlen (1954), il partageait une même « punk attitude » dans la réalisation d’œuvres multipliant les pratiques, refusant la belle apparence et l’expression d’une quelconque subjectivité, privilégiant la relation entre mots et images, interrogeant leur identité allemande. En appréhendant le tableau comme un écran, et non comme une fenêtre, la « nouvelle peinture allemande » réactive une forme narrative qui avait été tenue à l’écart par les avant-gardes radicales. Elle en appelle aussi bien à la photographie (Dirk Skreber, 1961) qu’au design des années 1970 (Michel Majerus, 1967-2002) ou à l’image numérique (Markus Selg, 1974), au construit (Tim Eitel, 1971) qu’au gestuel (André Butzer, 1973), à la bande dessinée (Ralf Ziervogel, 1975) qu’au mythe (Jonathan Meese, 1971), tant elle procède d’un étonnant bouillonnement prospectif.

Daniel Richter et Valérie Favre
À cet égard, les œuvres de Daniel Richter (1962) et de Valérie Favre (1959) en sont, chacune à leur manière, de parfaits exemples. Tout d’abord illustrateur pour des revues de musique pop, Richter opère de véritables « samplings » d’images en surface d’immenses toiles abstraites très colorées, mêlant les styles les plus divers, ornementaux ou figurés. Puis il se tourne à partir de 2000 vers une peinture figurative de paysages de forêts et de villes étranges visant à « rendre l’état paranoïde du monde » (F. Cohen). Pour leur part, les œuvres de Valérie Favre, d’origine suisse, installée à Berlin depuis 1998, la seule femme présente dans cette exposition, offrent une subtile et savoureuse synthèse entre les divers critères qui caractérisent la scène allemande. Sa figure de la « Lapine Univers » y est notamment l’héroïne d’une mythologie personnelle qui mêle heureusement tant l’anecdote et le mythe que la métaphore et le symbole.

« La nouvelle peinture allemande », NÎMES (30), Carré d’art, musée d’Art contemporain, place de la Maison carrée, tél. 04 66 76 35 70, 11 mai-18 septembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°570 du 1 juin 2005, avec le titre suivant : Pleins feux sur la nouvelle peinture allemande

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