Dimanche 27 septembre 2020

Portrait

Picasso et son modèle

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 30 août 2016 - 690 mots

Exceptionnelle, l’exposition de l’œuvre tardif du peintre à la Fondation Gianadda met en avant le face-à-face avec la figure aimée, dans un affrontement aussi artistique que passionnel.

MARTIGNY (SUISSE) - On se souvient de l’exposition de Picasso à Avignon en 1973. Sidérés, voire outrés, face aux dernières œuvres (1970-1972) du géant espagnol, les spectateurs traversaient le Palais des papes en silence. La critique, dépassée par ce tsunami artistique, s’était quant à elle déchaînée. Inclassable, éclectique, sauvage, bref libre, la production picturale de Picasso dérangeait en échappant à l’histoire de l’art et ses catégories.

La manifestation proposée par la Fondation Gianadda, « L’œuvre ultime. Hommage à Jacqueline », s’étale sur une période plus longue : les vingt dernières années de sa création. Le sous-titre ne présageait rien de bon : on pouvait craindre l’interprétation de l’œuvre de Picasso selon le principe « cherchez la femme », à l’aune de sa vie amoureuse. Vision anecdotique et superficielle qui tente de traduire sa panoplie stylistique à travers les images de ses différentes compagnes, Fernande, Olga, Dora ou Françoise. Et, pourquoi pas, proposer des femmes en bleu, en rose ou en cubes comme sources d’inspiration pour les périodes successives de l’artiste ?

Heureusement, rien de tel à Martigny. L’intérêt de l’exposition tient à la présentation de la figure de Jacqueline en leitmotiv de cette dernière période. Démontrant en cela que l’anatomie de la femme aimée ne détermine en rien la création de Picasso puisqu’elle peut être déclinée dans des styles infiniment variés. Ainsi, Jacqueline aux jambes repliées (1954), dessin réalisé deux ans après la rencontre avec la jeune femme, est un portrait classique où, montrée de profil, celle-ci est comme absente. Le Portrait de Jacqueline au rocking-chair et au foulard noir de la même année, au visage sombre, en propose une vision plus énigmatique. Puis, avec Madame Z (Jacqueline aux fleurs), toujours en 1954, Picasso accorde plus d’importance à la stylisation cubiste qu’au principe de l’imitation. Ici, en effet, on peut parler d’une ressemblance résiduelle, qui suggère plus qu’elle ne montre.

Le parcours permet de continuer ce jeu avec d’autres versions de Jacqueline, tantôt parfaitement reconnaissable, malgré son déguisement (Jacqueline en costume turc, 1955), tantôt apparaissant sous les traits de ce splendide et étrange nu allongé, rencontre troublante entre corps et décor en papier peint (Femme nue allongée, 1955). Mais en réalité, avec tous ces « portraits », c’est avant tout le thème du peintre et de son modèle qui surgit. Ce face-à-face, avec un modèle presque toujours féminin chez Picasso, traverse toute son œuvre et devient, selon Michel Leiris dans le catalogue, « un genre en soi, comme le paysage ou la nature morte ». Dialogue ou affrontement, car cette confrontation n’est jamais neutre, toujours chargée sexuellement. Le rapport souvent idéalisé se voit ici démystifié, surtout dans les époustouflantes gravures qui complètent l’exposition. Parfois identifiable, l’artiste y est le créateur omnipotent qui exhibe indistinctement ses capacités amoureuses et plastiques.

En filigrane, Picasso et les maîtres
La sélection des prêts obtenus par le commissaire, Jean-Louis Prat, à qui visiblement aucun musée au monde ne résiste, met en scène également un autre dialogue, celui de Picasso avec les maîtres anciens. Ces « emprunts » sont immédiatement perçus par la critique, dans le commentaire de Félicien Fagus qui accompagne sa première exposition importante, à la galerie Vollard en 1901 : « On démêle aisément, outre les grands ancêtres, maintes influences probables, Delacroix, Manet […] Degas, Forain, Rops […] Chacune passagère, aussitôt envolée que captée, on voit que son emportement ne lui a pas laissé encore le loisir de se forger un style personnel. » Picasso, il est vrai, en constante métamorphose, dément rarement.

Les trois œuvres qui inspirent Picasso le plus souvent sont les Femmes d’Alger de Delacroix, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet et Les Ménines de Vélasquez. Dans ce rapport à ses illustres prédécesseurs, défiant les siècles et l’histoire, le peintre signifie qu’il prend lui-même place parmi les maîtres. Il s’approprie leurs chefs-d’œuvre pour mieux en extraire chirurgicalement la substance. Filiation irrespectueuse, certes. Il n’en reste pas moins qu’aucun commentaire d’historien de l’art n’égale la justesse avec laquelle les variations de Picasso dévoilent la structure cachée des Ménines.

Picasso

Commissaire : Jean-Louis Prat, ancien directeur de la Fondation Maeght
Nombre d’œuvres : plus d’une centaine

Picasso, L’Œuvre Ultime. Hommage à Jacqueline

jusqu’au 20 novembre, Fondation Pierre Gianadda, Rue du Forum 59, Martigny, Suisse, tél. 41 27 722 39 78, www.gianadda.ch/, tlj 9h-19h, entrée 18,50 €. Catalogue, 276 p, 337 €.

Légende Photo :
Picasso, Portrait de Jacqueline au rocking-chair et au foulard noir, 1954, huile sur toile, 92 x 73 cm, collection particulière. © Photo : Claude Germain.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°462 du 2 septembre 2016, avec le titre suivant : Picasso et son modèle

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