Dimanche 24 janvier 2021

Paris 8e

Picasso et les faux-amis

Galeries nationales du Grand Palais Jusqu’au 29 février 2016

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 20 octobre 2015 - 602 mots

Drôle d’objet que ce « Picasso.mania ». Avec pareille invitation, l’exposition laissait attendre un déferlement possiblement hystérique de démonstrations d’idolâtrie autant que d’iconoclasme.

Mais voilà, c’est un accrochage presque timoré au sein de salles souvent un peu vides qui attendent le visiteur. Disons-le d’emblée, celui qui s’en tire le mieux, c’est encore Picasso, remarquablement accroché par séquences (cubisme, Demoiselles et influence africaine, portraits de femmes). Pour ces dispositions en nuage, les commissaires Didier Ottinger, Diana Widmaier-Picasso et Émilie Bouvard se sont inspirés des vues d’atelier du peintre, véritables dispositifs visuels qui fonctionnent ici dans des apartés brillants. Entre ces « moments », l’ensemble de la démonstration est plus qu’inégal. L’incompréhension saisit d’abord devant la disposition, dans les deux salles consacrées au cinéma, de sculptures de Frank Stella, de tableaux de Francesco Vezzoli et de dédicaces visuelles réalisées par Bertrand Lavier, perdues dans l’obscurité requise par les images en mouvement. Puis avec l’immense place accordée au court-métrage de jeunesse d’Emir Kusturica, hommage crypté à Guernica en regard d’une installation peu éloquente de Goshka Macuga (une table de réunion et ses chaises déployées en avant d’une photo du prince William devant Guernica). La salle ne parvient pas à raconter combien l’œuvre de Picasso a jalonné une histoire de protestations politiques et continue de fasciner jusqu’à Adel Abdessemed. Celui-ci s’est calqué sur la taille de Guernica pour réaliser un bas-relief d’animaux naturalisés, comme carbonisés (Who’s Afraid of the Big Bad Wolf ?, 2011-2012).
D’autres œuvres parviennent davantage à emmener sur le terrain de l’analyse : celle du legs de Picasso aux artistes contemporains. Pour certains, c’est évident : David Hockney, Martin Kippenberger, Roy Lichtenstein, Jasper Johns. Ce qui surprend davantage, c’est que les œuvres de ces grands noms ne sont pas toujours les meilleures, loin de là, même avec Jasper Johns et ses Quatre Saisons (1985). Rineke Dijkstra sauve la mise avec sa vidéo I See a Woman Crying (Weeping Woman) tournée en 2009 avec des enfants britanniques en visite au musée. Sans jamais voir le portrait de Dora Maar peint en 1937, le spectateur regarde se tortiller les enfants et les écoute se livrer à une description-interprétation éloquente, démontrant combien l’œuvre n’a rien perdu de son pouvoir sur l’imagination, de ses mouvements de résistance et d’ouverture. C’est  là l’un des trop rares moments où l’exposition remplit son mandat et incarne la quête d’un héritage vivant de Picasso. Il est trop souvent postural ou citationnel chez les artistes contemporains comme Richard Prince ou Jeff Koons.

Et à trop vouloir éviter les rapprochements formels, à trop chercher le contre-pied, c’est l’introduction comme la conclusion du parcours qui sont ratées. Finir sur la « Bad Painting » est une bad idée, un exercice intellectuel sur le jugement de goût auquel fut souvent confronté Picasso, mais si peu satisfaisant visuellement là où l’une des premières salles – « Salut l’artiste » –, dominée par la mascotte de Maurizio Cattelan et le gigaportrait de Yan Pei-Ming, forme un hommage contrasté plus stimulant, entre cynisme et dévotion au maître devenu logo. « Picasso.mania » cherche à faire croire à une obsession, mais Picasso est définitivement moins un artiste d’artistes comme le furent Duchamp et Warhol. Malgré le mur de témoignages ultraléché de célébrités qui accueille le visiteur (en pendant de l’Autoportrait bleu de 1901), salle après salle, le projet se détricote autant qu’il se développe, sans trouver sa propre musique. Trop de sujets dans le sujet peut-être – la réception de ses œuvres trop tardives proposées à réhabilitation, une lecture postcoloniale des Demoiselles que l’on aurait aimée plus étoffée –, « Picasso.mania » manque de l’évidence de son titre péremptoire.

« Picasso.mania »

Galeries nationales du Grand Palais, 3, avenue du Général-Eisenhower, Paris-8e, www.grandpalais.fr


Légende Photo :
Vue de la salle "Salut l'artiste !" de l’exposition Picasso.mania au Grand Palais - Scénographie bGc studio © Rmn-Grand Palais / Photo Didier Plowy, Paris 2015

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°684 du 1 novembre 2015, avec le titre suivant : Picasso et les faux-amis

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