Par l’analyse du retable d’Issenheim, la science apporte son concours à l’histoire de l’art

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 20 décembre 2007

Si le retable d’Issenheim a été largement analysé sous l’angle stylistique, jamais encore sa technique n’avait été étudiée dans le détail. Pour pallier cette lacune, les responsables du musée d’Unterlinden ont choisi de faire appel à l’équipe de chercheurs du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF). Quelques documents présentant le fruit de ces recherches sont présentés à Colmar.

La « manière » dévoilée
Plusieurs techniques ont été mobilisées : observation en lumière rasante, infrarouge, fluorescence d’ultraviolets, mais aussi prélèvements de matière. Cette plongée dans la matière picturale de Grünewald s’est avérée riche d’enseignements. Le peintre, qui est intervenu en complément d’un travail de sculpture attribué pour partie à Nicolas de Haguenau, a utilisé la même essence de bois, le tilleul, très apprécié des sculpteurs allemands. Les panneaux ont été recouverts d’une couche de préparation, sur laquelle le peintre a apposé un dessin sous-jacent d’une très grande qualité.
Contrairement à ses contemporains, Grünewald a eu très peu recours au système traditionnel des hachures pour modeler ses figures. Il lui a préféré de subtiles modulations de volumes par l’application de cernes successifs qui accrochent la lumière. L’exécution du trait est d’une grande sûreté : très peu de repentirs ont été décelés sous la couche picturale. Le peintre travaillait au préalable sa composition et ses figures sur des dessins préparatoires mobiles, hypothèse confirmée par les quelques feuilles exceptionnelles encore conservées. Ainsi en est-il des études, toujours exécutées à la pierre noire et quasiment en grandeur nature, pour le bras et le torse de saint Sébastien (à l’origine réunies sur une même feuille), des projets pour la Vierge de l’Annonciation ou encore des études pour saint Antoine.

Un grand coloriste
L’analyse des pigments de la couche picturale apporte par ailleurs son lot d’informations. Grünewald possédait en effet une palette d’une grande richesse, connue également par son inventaire après décès, qu’il utilisait de manière très rationnelle. Les pigments les plus coûteux – or, azurite... – étaient ainsi réservés aux effets de surface. Doué de connaissances scientifiques, le peintre était vraisemblablement conscient des propriétés physiques de la matière picturale. Il a donc pu s’adonner à quelques mélanges audacieux, notamment sur les verts. En témoigne aussi son étonnante maîtrise des glacis. Cette technique élaborée que Jan Van Eyck (vers 1390-1441) maîtrisait à la perfection, liée à l’utilisation de la peinture à l’huile, consiste à superposer de très fines couches de matière transparente. Elle permet de faire réfléchir la lumière sur le fond et confère un éclat particulier aux tableaux.
Les travaux du C2RMF, menés pendant plusieurs années, sont donc venus confirmer ce que plusieurs générations d’historiens d’art avaient pressenti. Artiste doté d’une grande culture, Grünewald était aussi un excellent praticien, même s’il a souvent pris quelques libertés avec le rendu anatomique de ses figures.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°598 du 1 janvier 2008, avec le titre suivant : Par l’analyse du retable d’Issenheim, la science apporte son concours à l’histoire de l’art

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