Mercredi 14 novembre 2018

Organisation secrète

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 décembre 2003 - 419 mots

Qui est Walid Raad ? Un personnage aussi fictif que son Atlas Group créé en 1999 entre New York et Beyrouth ou un véritable artiste libanais exilé aux États-Unis en 1983 ? Finalement c’est un peu tout cela que tente de montrer cette exposition au titre aussi énigmatique que menaçant : « La vérité éclatera lorsque le dernier témoin mourra : documents du dossier Fakhouri extrait des archives du groupe Atlas. » Walid Raad, le vrai, âgé de trente-six ans, a mis en place une société fictive, mais à l’activité bien réelle, qui recueille ou fabrique, c’est selon, des archives relatives à l’histoire du Liban.
Ces archives constituées de dossiers offrent une large place à la guerre civile, à ses techniques (voitures piégées, prises d’otages, enlèvements) en recourant à la photographie, la vidéo,
les performances, les collages et des montagnes d’archives écrites. Brouillant allègrement la frontière sans cesse attaquée et remise en cause ces dernières années par l’art contemporain, entre la fiction et le récit et les faits historiques, Walid Raad a inventé des personnages, moins héros que porte-parole d’une guerre et d’une histoire telles qu’on les a représentés. L’œuvre de Raad et Atlas Group ne cherche pas à reconstruire et documenter point par point, mais à stigmatiser la part de fiction et de subjectivité qui mine l’impartialité de l’histoire. Les dossiers du docteur Fadi Fakhouri, constitués des carnets de notes, des photographies et des films que ce prétendu historien spécialiste du Liban aurait accumulés pendant des années, les témoignages vidéo de l’ancien otage Souheil Bachar ou d’une victime d’un attentat à la voiture piégée, Zainab Hilwé, incarnent des souvenirs anonymes plus ou moins aigus que nous avons de cette période. Difficile de faire la part des choses, d’isoler le vrai du faux, au-delà du réalisme flagrant de l’œuvre de ce jeune Libanais. Par le prisme de ce conflit et des pressions psychologiques (le décompte quotidien des jours de détention des otages journalistes, tous les soirs au journal de 20 heures) qui l’ont nourri et finalement incarné pour les Français, Walid Raad reconstruit aussi sa propre histoire, le fil des guerres qui structurent l’évolution du monde. Sa démarche plutôt conceptuelle et littéraire prend diverses formes plastiques pour établir différents degrés de réalité ; un système redoutable que ce groupe, bel et bien réel, a constitué avec ses archives inventées pour mieux raconter une histoire véridique.

« Walid Raad / Atlas Group », galerie de NOISY-LE-SEC (93), 1 rue Jean Jaurès, tél. 01 49 42 67 17, 29 nov.-7 février 2004.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°553 du 1 décembre 2003, avec le titre suivant : Organisation secrète

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