Vendredi 23 février 2018

À Nottingham, la culture sort du bois

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 23 février 2010

Ville jugée sans charme à cause de son passé industriel, Nottingham, à deux heures de Londres, a récemment inauguré son musée d’Art contemporain. Une nouvelle institution qui complète une offre culturelle et architecturale déjà très dense.

Nottingham ? Un nom qui vous dit quelque chose ? Bien sûr, son shérif ne vous est pas inconnu, ni sa forêt de Sherwood… Mais au-delà de ses célébrités, au premier rang desquelles figure Robin des Bois, suivi de D.H. Lawrence, plume de L’Amant de Lady Chatterley, la capitale des East Midlands a beaucoup d’autres atouts à offrir.
 
Édifiée dans une province du centre de l’Angleterre prisée des tournages cinématographiques pour sa campagne coquette et ses espaces sauvages (The Duchess, Deux Sœurs pour un roi, Elisabeth l’âge d’or…), cette ville de 300 000 habitants aux allures de petit Liverpool, n’a pas eu la chance d’être capitale européenne de la culture, mais n’en a pas moins entrepris sa révolution artistique. Cet ex-centre industriel actif dont il subsiste des fleurons, tels que Rolls Royce, est aussi le berceau de stylistes réputés comme Paul Smith ou Vivienne Westwood qui y ont ouvert leurs premières boutiques, l’un sur Low Pavement au milieu des rues commerçantes de Bridlesmith Gate, l’autre dans le très tendance FH Mall.

Quelques gestes architecturaux et design manifestes
Paul Smith a également conçu l’une des salles du Broadway Media Center, classé par le magazine Total Film comme l’un des dix meilleurs cinémas du monde. Sur sa façade de verre sont projetées des œuvres numériques. Des hôtels arty ont été créés ces dernières années à l’instar du très contemporain Hart’s Hotel et de son restaurant recherché, construits sur les anciens remparts médiévaux à deux pas du château de Nottingham : fondé par Guillaume le Conquérant, celui-ci est devenu un palais ducal de style classique hébergeant des expositions temporaires – dernièrement Louise Bourgeois – et surtout un musée des Beaux-Arts riche d’antiquités gréco-romaines, de céramiques, de bijoux, de peintures européennes du XVIe au XXe siècle.

Design très étudié également pour le Lace Market, quatre-étoiles implanté dans une superbe demeure georgienne, élu par la très chic revue Condé Nast « hôtel urbain de l’année 2007 », au cœur de l’ancien quartier des fileries de dentelles au charme très victorien, mais investi désormais par les bars branchés et le musée d’Art contemporain. Sur les rives de la « Trent River », le restaurant Sat Bains with rooms a pour sa part remporté la première place en 2007 des trophées AA, prestigieux classement gastronomique britannique, pour son originalité culinaire.

L’importante population estudiantine stimule la créativité de la ville. Les deux universités, dotées chacune d’un département beaux-arts, administrent le centre d’art Lakeside qui propose expositions et spectacles vivants, et la Bonington Gallery où sont présentées des œuvres novatrices et hors normes de jeunes talents. Nottingham accueille aussi de plus en plus de squats d’artistes et de galeries, permanentes (Fletcher Gate Art Gallery, Castle Gallery, Whitewall Gallery…) ou éphémères. Les élus locaux, soucieux de rénover l’image, encouragent ce mouvement : dans les rues, la signalétique a été confiée à des artistes, et des sculptures de choix ornent les places grâce à une politique active de commandes publiques : ainsi, devant le théâtre Nottingham Playhouse à la programmation audacieuse, trône le Sky Mirror d’Anish Kapoor.

Le musée d’Art contemporain, l’un des plus vastes d’Angleterre
Cette cité au riche passé médiéval, industriel et artistique – elle fut aussi le siège deux siècles durant d’une école de graveurs d’albâtre – évolue très vite. Pour en témoigner, la municipalité a voulu un geste architectural fort pour son Nottingham Contemporary, l’un des plus vastes musées d’art contemporain du pays, ouvert le 14 novembre dernier : un édifice avant-gardiste signé du cabinet Caruso St John, contrastant avec un environnement composé de bâtiments anciens de briques rouges et d’une imposante église convertie en bar-restaurant-club animé, le Pitcher and Piano. Seule concession : cet imposant bâtiment, de 3 000 mètres carrés de béton ciselé et d’aluminium brillant est habillé d’un manteau de dentelles en hommage à l’industrie qui fit la renommée internationale de la ville. Le motif reproduit a été créé par Richard Birkin, ancêtre de Jane, qui fut l’un des maires de la cité.

Sur quatre étages se déploient, outre les salles d’exposition, un auditorium, une boutique, un atelier éducatif, un espace de danse, de musique et de cinéma, une cafétéria décorée par un designer new-yorkais dans un style années 1950. David Hockney, qui a inauguré ce centre d’art avec une rétrospective d’une soixantaine de ses travaux picturaux et photographiques réalisés entre 1960 et 1968, a adoré l’atmosphère. « Ce café est un endroit où se nouent des relations. Il est convivial, avec ses espaces sur les murs où les visiteurs peuvent écrire pour faire part de leurs émotions, réflexions, suggestions… », explique Lynn Hanna, chargée du développement. Depuis trois mois, dans le sillage du musée, se multiplient les lieux alternatifs qui investissent boutiques ou locaux industriels vides comme Moot ou Stand Assembly. « Il y avait un déficit de tels endroits », poursuit Lynn Hanna. « Cet essaimage est encouragé pour retenir les talents. On compte à présent une trentaine d’ateliers ou de communautés d’artistes qui ont gagné en visibilité. »

Le Nottingham Contemporary a mis dix ans à voir le jour. Les travaux ont été compliqués par la présence d’une voie ferrée de l’époque victorienne et de cavités creusées dans le grès tendre dès le IXe siècle par les conquérants danois : celles-ci ont servi tour à tour de refuges, d’habitations, de lieux de stockage, d’abris antiaériens et font partie du patrimoine ; le pub « Ye Olde Trip to Jerusalem » y est en partie aménagé. Près de neuf millions de livres ont dû être réunis pour construire le musée financé par la ville, la région, l’État (via l’Arts Council, alimenté notamment par la loterie nationale) et l’Europe.

Le New Exchange pour faire dialoguer les cultures
En septembre 2008, l’offre culturelle de Nottingham s’était déjà enrichie d’une infrastructure atypique : le New Exchange, le plus grand espace hors de Londres consacré aux arts vivants et plastiques d’Afrique, des Caraïbes et d’Asie du Sud. Outre des expositions temporaires, il accueille symposiums et performances artistiques (musique, théâtre, danse, cinéma…). À cinq minutes en tram du musée d’Art contemporain, il s’insère dans un quartier populaire et bigarré, caractérisé par ses communautés cashmere, africaine, caraïbe, ukrainienne, polonaise… Son but est d’instaurer un dialogue permanent entre les cultures, de resserrer les liens entre les diasporas et leurs racines, de rapprocher l’art des acteurs économiques et sociaux.
 
« À l’image du G8 élargi au G20, nous voulons refléter la complexité du monde d’aujourd’hui à travers les artistes invités. Pour ce faire, nous échangeons avec énormément de musées étrangers également », observe Skinder Hundal, directeur exécutif du New Exchange. « Un conseil regroupant des 12-19 ans nous aide à sensibiliser les jeunes aux différentes expressions artistiques, à éveiller leurs consciences par la culture. » Les thématiques abordées par le New Exchange intéressent fortement les entreprises locales réceptives au mécénat de compétences : ainsi, une fois par mois, le directeur des ventes Europe de Rolls Royce apporte conseils et réseaux au musée. De retour au pays après une carrière à l’étranger, ce cadre dit avoir trouvé la ville « métamorphosée ».

À taille humaine, Nottingham s’apprivoise le temps d’un long week-end. L’escapade artistique se complète par une virée shopping au Hockley Village qui rassemble plusieurs designers alternatifs. Le soir venu, le choix est varié entre le bar à cocktails Brass Monkey, le bar-terrasse du Saltwater, le Bodega Social Club, le Rock City pour les concerts live, le Bluu inspiré du Blue Note Jazz Club de Londres, ou encore le Cookie Club pour la musique indépendante… Au matin, une journée au grand air s’impose dans le parc du Wollaton Hall, monumental château de l’époque Tudor achevé en 1588, un must à un quart d’heure du centre. Entièrement restauré en 2007, il abrite le musée d’Histoire naturelle, le musée de l’Industrie, la Yard Gallery consacrée à des expositions d’arts plastiques et la Camelia House, la plus ancienne serre d’Europe en acier. En planifiant judicieusement son voyage, on peut aussi pousser jusqu’à Newark on Trent à une trentaine de kilomètres, un ravissant bourg qui organise six fois par an l’une des plus grandes foires internationales d’antiquités, investie par quatre mille marchands.

Autour de Nottingham

Informations pratiques. À Nottingham : Office de tourisme : 1-4 Smithy Row, Nottingham NG1 2BY ; Tél : (44) 08444 77 5678. www.nottinghamcity.gov.uk
Les chefs-d’œuvre de Wright de Derby… à Derby. À seulement trente kilomètres de Nottingham, le Derby Museum and Art Gallery conserve les toiles de Joseph Wright de Derby (1734-1797), artiste majeur anglais qui s’est rendu célèbre pour sa maîtrise du clair-obscur. Ses peintures représentent notamment les expériences scientifiques en vogue à l’époque des Lumières. Il est aussi l’un des premiers à avoir puisé son inspiration dans l’industrie naissante qui a forgé Nottingham. www.derby.gov.uk

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°622 du 1 mars 2010, avec le titre suivant : À Nottingham, la culture sort du bois

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